Christopher Nolan, 2026 (États-Unis)
L’ARCHÉOLOGIE DU MODERNE
À Troie, Ulysse voit les tours tomber. La puissante cité grecque est en feu et au fur et à mesure que le héros avance dans le méandre des rues, les tours autour de lui s’effondrent. L’Ithaquien ne crie plus comme il l’a fait le glaive brandi en ouvrant les portes de la cité à son armée. Il voit la violence se répandre, les Achéens apporter la noire kèr aux Troyens, les corps innocents transpercés. Ulysse dit avoir vu toute la rage de dix ans de siège se déverser en une nuit. L’Odyssée tisse des liens avec les autres réalisations de Christopher Nolan et ici c’est le fil de Dunkerque (2017) que l’on tire : une autre plage, laissée à une autre armée, l’espace d’un autre temps contenu dans un autre temps. Nolan signe le scénario et il semble bien avoir travailler seul pour adapter le poème d’Homère. Il se l’est approprié et a fait du traumatisme de guerre une idée maîtresse. On pourrait trouver la chose faible, peu originale. Pourtant rappeler tous les maux que la guerre charrie à une époque d’instabilité internationale comme la nôtre ne peut être vain.
Le traumatisme vécu à Troie explique mieux que les dieux courroucés et les éléments déchaînés le long égarement d’Ulysse. Il est signifié par le cinéaste de manière ingénieuse et l’image seule permet d’en mesurer la gravité. Le roi guerrier voit les tours tomber. Il en est la cause (l’idée du cheval de bois) ou du moins a pris part aux destructions. Christopher Nolan pose une passerelle entre deux temporalités : la guerre de Troie et le choc du 11 septembre 2001. Plus tôt une ligne de dialogue a expliqué que Troie a un monopole économique que les Achéens lui envient et veulent stopper. Hélène n’est plus qu’un prétexte. Troie c’est New York, seulement le temps de quelques plans. Quelle plus grande violence alors pour un Américain (Matt Damon dans le rôle d’Ulysse) de se rendre compte qu’il est à l’origine de l’affaissement des tours jumelles ?
Pour poursuivre sur cette prise de conscience du héros d’Ithaque, l’autre idée de génie (Nolan inspiré par les dieux) est dans la personnification d’Athéna qui l’accompagne (Zendaya). La révélation qui la concerne et sa disparition après qu’Ulysse ait narré à Pénélope les crimes dont il se sent responsable donnent tout le propos du film. Athéna est à la fois la déesse de la mètis (la sagesse et l’ingéniosité) et de la guerre juste et raisonnée (contrairement à Arès, son frère, qui est le dieu de la guerre brutale et destructrice). Athéna accompagne les Grecs durant tout le siège de Troie (ce qui est narré dans L’Iliade et qui apparaît dans le film en flash-back). La déesse est aux côtés d’Ulysse dans L’Odyssée jusqu’à ce qu’il exprime enfin les raisons de sa longue absence. Athéna est assise avec Ulysse, puis disparaît, comme si elle n’avait jamais existé (notons que si Nolan n’est pas réticent aux symboles, jamais aucun des attributs d’Athéna n’est signalé avec Zendaya, ni chouette, ni bouclier, ni tête de Gorgone). Voilà ce dont Ulysse se rend compte et ce que confirmerait l’effacement d’Athéna : les guerres justes n’existent pas puisque toutes n’ont que la mort pour issue.
D’HOMÉRIQUES APORIES
La construction narrative non linéaire correspond à la fois au poème d’Homère et aux habitudes du réalisateur d’Inception (2010). Sans tirer le fil des rêves, ni entrer dans le détail d’un montage éclaté et complexe, on peut relever que L’Odyssée fait presque toujours de l’inversion un principe de progression dans le récit : – s’abandonner à l’oubli (Ulysse en compagnie de Calypso, Charlize Theron) / se rappeler, – croire à la guerre juste / abhorrer la guerre, – craindre la venue du « peuple de l’eau » / comprendre que celui-ci désigne les vainqueurs de Troie, – avoir peur des « barbares » (autrement dit des étrangers) / mais adopter la violence que les mythes leur attribuent (Polyphème -interprété par Bill Irwin- dont ces futés de Grecs découvrent qu’il parle et raisonne après lui avoir fait grand tort).
Sur l’île des Lestrygons, Nolan tend un miroir à Ulysse et à ses compagnons : en présence de l’autre (l’adversaire déclaré, le barbare ou l’étranger), ils ont agi avec la même rage et la même soif de sang. On peut bien se convaincre que le bourreau est un héros, se bercer d’illusions à trop écouter les aèdes, il n’en demeure pas moins bourreau.
Le film comporte d’autres inversions : – les métamorphoses des hommes en porcs et des porcs en hommes chez Circé (Samantha Morton), – le roi déguisé en mendiant, – ou encore les dieux vus dans les yeux des humains, puis les dieux disparus.
La seule inversion qui ne fait pas avancer le récit fige le temps. Pénélope (Anne Hathaway) s’est dotée d’un pouvoir qui la protège : avant de devoir choisir l’homme qui en l’épousant succédera à Ulysse, elle impose aux prétendants d’attendre, le temps de tisser le linceul de son mari, ce à quoi elle s’applique la journée pour aussitôt le détisser secrètement la nuit. Pour tirer un fil de ce tissu, lions le métier de Pénélope au tesseract d’Interstellar (2012). Car de l’intérieur le tesseract ressemble à un croisement de tapisseries entremêlées et organisées sur des plans orthonormés. On irait par conséquent presque à se demander si Joseph Cooper n’était pas prisonnier du métier à tisser de Pénélope dans Interstellar. Pour Ulysse comme pour Cooper, le temps face à ces surfaces de liens entrecroisés n’avançait plus (le voile détissé par Pénélope en parallèle au charme de Calypso, la montre de Murphy arrêtée devant la bibliothèque-tesseract). Certainement d’autres femmes curieuses regardent d’en haut les deux voyageurs empêchés : les trois Moires qui débattent éventuellement sur leur sort ou Ariane qui se demande quel fil tendre (Inception à nouveau). À mon tour, je m’égare.
À réfléchir à ces inversions et à ces motifs contraires, il fallait bien aussi tomber sur la coexistence de choses opposées, ce qui chez Christopher Nolan est une habituelle singularité. Et ce paradoxe, qui est le fruit de la ruse d’Ulysse, est de taille : le cheval de bois en cadeau de paix pour faire la guerre. Deux autres fils se démarquent soudain de la trame et l’on passe ainsi de Tenet (2020) à Oppenheimer (2023), du principe d’inversion que la forme cinématographique fait valoir au paradoxe chéri par les garants de l’ordre mondial et les partisans de l’équilibre de la terreur : la possession de l’arme nucléaire pour maintenir la paix. Il y a soixante-dix ans que ce cheval de Troie a été placé au cœur des relations internationales, au centre de l’agora mondiale.
L’ODYSSÉE POLITIQUE
Ce qui nous fait dire que L’Odyssée n’est pas un simple péplum divertissant à la structure alambiquée. C’est un film éminemment politique. Il prolonge le discours d’Oppenheimer et reproduit à travers Ulysse les tourments d’un individu qui a détruit toute une population pour des raisons qui finissent par lui échapper. L’Odyssée de Nolan ne rend pas la guerre plaisante au spectateur, ou distrayante ou épique. Il découpe par le montage le récit de la guerre pour la réduire en miettes. À la fin, Ulysse doit partir vers l’Ouest et rendre hommage aux guerriers qu’il a envoyé aux Enfers faute d’avoir pu les honorer après la bataille et d’avoir pu les enterrer. Il ne fuit pas la guerre et la vengeance probable des descendants de ses ennemis. Au contraire, ce qui s’apparente à une nouvelle aporie, Ulysse la garde à l’esprit pour la tenir éloigner (dans le poème, l’oubli est placé par les dieux dans les esprits humains pour que revienne la paix).
L’Odyssée accueille toute l’humanité et, par le casting, bouscule (comme d’autres films) les représentations que l’on a habituellement de l’Antiquité. Le réalisateur choisit d’ouvrir le film par un aède qui est joué par le rappeur Travis Scott, un acteur noir, comme Hélène de Sparte et Clytemnestre sont toutes les deux subtilement interprétées par la sublime Lupita Nyong’o. De façon, plus générale, toutes les couleurs de peau sont présentes dans le film, ce qui fait écho à la fois au cosmopolitisme du bassin méditerranéen au temps supposé d’Homère, et à celui actuel favorisé par la mondialisation accélérée de ces siècles derniers. D’autres minorités ont leur place : le deuxième personnage à prendre la parole, ce qui lui donne de l’importance, est Sinon. Son rôle est confié à Elliot Page, personne trans et non binaire que l’on a vue dans Inception sous les traits du personnage d’Ariane. Contrairement au poème, L’Odyssée sert au moins dans deux belles scènes un discours féministe. Pénélope tente de faire entendre l’injustice qui la touche à son fils Télémaque (Tom Holland) quand elle souligne que tous voient le trône d’Ithaque vide alors qu’elle l’occupe depuis vingt ans (Anne Hathaway est particulièrement persuasive dans ce qu’elle exprime là). Cette attention à l’égard des femmes trouve un autre témoignage dans le comportement d’Ulysse avec Circé la magicienne sur l’île d’Ééa. Il cherche à la comprendre et fait montre d’empathie à son égard. Il est notable qu’elle se moque d’ailleurs de lui comme de ses marins (alors qu’elle est amoureuse de lui comme Calypso dans le texte d’Homère). Circé garde ainsi son absolue indépendance. Je n’ose ajouter un mot sur la condition animale (le brave chien Argos, l’économie des sacrifices animaliers, le malheur qui s’abat sur l’équipage qui s’est nourri d’une vache…), il n’est pas certain que je ne m’approprie à mon tour cette Odyssée.
Il me faut revenir au tesseract et au temps arrêté pour conclure. J’ai déjà placé que Homère offre un temps de paix aux humains en insérant l’oubli dans leurs esprits (au chant XXIV). Ils oublient les massacres qui ont été commis et ne pensent plus à reconduire la guerre ni à se venger. Ce qui est beau dans le film de Christopher Nolan, dès qu’Ulysse rend sa broche à Pénélope, c’est qu’il offre, après le temps perdu qu’il n’efface pas, un temps retrouvé. Le couple a devant lui une perspective, on les voit furtivement sur les flots poursuivre Hélios dans sa course jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon. L’effondrement des mondes a peut-être eu lieu, ou bien les civilisations se sont organisées autrement, toujours est-il qu’après la guerre Ulysse et Pénélope ont un avenir commun.






Bravo et merci Benjamin, car ce retour d’Odyssée m’ouvre de nouvelles pistes de réflexion. Nolan dût en effet être inspiré par les dieux pour trouver son chemin sur les mers agitées décrites par Homère. Superposer aux chants mythologiques des cartes géopolitiques relevait de l’audace, voire du sacrilège, mais la ruse du réalisateur a su nous mener en bateau sur la durée du scénario.
Si je te rejoins sur l’intelligence du récit, sur sa fidélité au texte parfois, je regrette néanmoins certaines trahisons. Tu le sais, j’ai tout de même quelques réserves, et parmi elles mon principal regret ressort de la caractérisation d’Ulysse en homme courbant le dos en manière d’affliction. Certes, le roi d’Ithaque se languit de son île, de sa femme, de son fils, de son chien et de son trône. Il n’en reste pas moins le destructeur de Troie qui, sur le chemin du retour fait étapes chez les Cicones pour y poursuivre pillages et massacres. L’Ulysse d’Homère est bien un guerrier brutal et pas le roi noble dépassé par sa création. En cela, l’analogie avec le Prométhée américain Oppenheimer tombe sous le sceau de l’évidence, et leurs états d’âme se montrent à bien des endroits similaires. Il y a pourtant une scène dans Oppenheimer qui, à mon sens, vient battre en brèche toute l’empathie que l’homme de science (et de grande intelligence comme l’est Ulysse) suscite. La rencontre avec le président Truman est à mes yeux essentielle et vient remettre l’homme de la bombe à la verticale de ses scrupules. « J’ai du sang sur les mains » semble regretter Oppenheimer avant que Truman ne lui tende un mouchoir en forme de réponse cinglante. J’avais espoir que les retrouvailles d’Ulysse avec Agamemnon aux enfers fussent de la même trempe, mais Nolan préfère dériver vers la tragédie des Atrides. Dommage.
Il va de même d’Ulysse face aux sirènes, Ces dernières, magnifiquement résumées en un plan saisi à bonne distance, ce qui les rend d’autant plus redoutables, produisent un chant si irrésistible qu’il se change en épreuve immensément douloureuse pour le héros de l’Odyssée. Mais comment expliquer que ce marin si avisé, force tranquille incarnée par Matt Damon, s’autorise un tel défi ? Rien d’étonnant de la part d’Ulysse dans le poème car il est orgueilleux, et c’est un homme avide d’expérience, un guerrier si fier de ses ruses qu’il ne craint ni elles ni « personne ». Rien de tel ne semble caractériser l’Ulysse de Nolan qui pourtant ne déroge pas à l’épreuve du poteau.
Ce ne sont là que de menus regrets dont l’empreinte s’estompera sûrement lors d’un prochain visionnage que j’imagine plus satisfaisant.