Tabou (Tabu, A Story of The South Seas)

Friedrich Wilhelm Murnau, 1931 (États-Unis)

Alors qu’elle vient à peine de rencontrer Matahi, le pêcheur de perles, Reri (Anne Irma Ruahrei Chevalier) est désignée pour devenir la nouvelle vierge sacrée de la communauté, ne devant, selon la tradition, « ni aimer ni être désirée ». Les fêtes commencent mais le couple épris de liberté se rebelle et fuit le village au défi des règles et des malédictions. Tabou est l’extraordinaire dernier film du réalisateur de Faust (1926) et de Nosferatu (1922) ; Friedrich Wilhelm Murnau mourant juste avant la présentation du film aux États-Unis.

Murnau établit le parallèle, fait par les colons européens et devenu lieu commun, entre les populations autochtones, vivant selon leurs propres coutumes et encore préservées des échanges avec les Blancs occidentaux, et les humains des premiers temps bibliques. Dans la première partie du film intitulée « Le Paradis », on découvre ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui semblent vivre en symbiose avec la nature, batifolant au pied des cascades et jouant à passer d’un bassin naturel à l’autre dans des paysages étonnants. Toute cette partie ouverte sur le ciel et l’océan est sublime (cette épure des lieux et ces lignes d’horizons donnent presque l’impression que Murnau recourt au CinémaScope avec vingt ans d’avance). La dynamique des mouvements nombreux crée un souffle joyeux : les corps s’agitent, dansent merveilleusement ou se précipitent comme un seul homme, par exemple sur la plage, quand les villageois agrippent leurs barques pour partir à la rencontre du voilier venu les visiter. Ne parlons même de la beauté du couple d’acteurs, Anne Chevalier et Matahi, qui capte le regard et fascine. La deuxième partie, « Le Paradis perdu », raconte la chute. Toutefois, le péché originel n’en est pas la cause. Ce sont les lois, les croyances et la tradition érigées en tyrannie et celle-ci est incarnée par le vieux chef Hitu. De même, la « modernité » qui fait de l’argent une valeur essentielle fait partie de ces ombres qui précipitent le drame.

Friedrich Wilhelm Murnau ne fut pas seul sur le projet. L’aventurier Robert Flaherty l’accompagnait au début. L’Américain, qui avait rencontré un certain succès avec Nanouk (1922), était ensuite parti faire des films sous d’autres méridiens. Il était allé filmer le quotidien des Maoris dans Moana (1926) et avait participé à Ombres blanches (1928) qui traite de l’exploitation de ces peuples du Pacifique par les Occidentaux. Flaherty avait donc peut-être inspiré la destination à Murnau (l’essentiel de l’intrigue se déroule sur l’île de Bora-Bora). C’est aussi lui qui signe une première version du scénario de Tabou, mais Murnau et Edgar Ulmer le reprirent et le corrigèrent en bien des endroits. Par ailleurs, Flaherty qui était responsable des prises de vue avec Floyd Crosby ne semble en avoir que très peu tournées (ce que nous dit le bonus du Dvd) et se retira du film en plein tournage.

Certainement retrouve-t-on un peu de L’Aurore (1927) dans cette jolie histoire d’amour, l’exotisme en plus. Tabou est beau de simplicité, à la fois lumineux et parcouru de sombres menaces. Murnau réalise un vrai conte des mers du Sud et un film tout à fait captivant.

4 commentaires à propos de “Tabou (Tabu, A Story of The South Seas)”

  1. Oh que oui ! J’aime ce film comme l’un des plus grands muets. Ajouter des mots n’aurait servi à rien. Il est d’une beauté quasi-parfaite.

    Quitte à ce que tu me détrompes, Benjamin, j’ajoute qu’il me semble avoir entendu parler d’une fâcherie entre Murnau et Flaherty, l’un gardant une vision artistique du sujet, l’autre voulant davantage s’orienter vers un traitement documentaire. Tu confirmes ? Tu en sais davantage ?

    Quoi qu’il en soit, je chéris ce film. Merci d’en avoir parlé ! J’aimerais le revoir un jour sur un grand écran, tout comme j’ai découvert Nanouk il y aura bientôt trois ans.

    • Je crois qu’il est en effet question du traitement documentaire préféré par Flaherty dans le bonus Dvd. Mais je n’ai rien de plus précis.

      Je ne sais pas non plus si Murnau avait à l’esprit comme Flaherty de filmer ces populations parce que leur mode de vie (et donc elles-mêmes) était voué à disparaître au contact des « sociétés modernes ».

      Nanouk est dans les dispositifs d’éducation à l’image et il est vu sur grand écran par de nouvelles générations. Comme toi, voir Tabou sur une toile me plairait beaucoup.

  2. Martin, j’ai d’autres petites choses pour te répondre (merci Carole pour la nouvelle piste ouverte ce matin 🙂 )

    Il existe un documentaire d’une heure, Tabou, dernier voyage d’Yves de Peretti qui raconte le film et le tournage. Mais je n’ai vu que ce reportage d’Arte (sur internet) réalisé par Antoine Laguerre, La Polynésie, le Tabou de Murnau (diffusé dans l’émission Invitation au voyage), plutôt bien fait, mais sur lequel il n’y a que peu de choses.

    Je trouve davantage dans un article du CNC (« Tabou, tournage maudit dans les îles polynésiennes« , 29 juillet 2022) :
    « Les témoignages et les sources varient sur l’importance de la collaboration du maître du documentaire [Flaherty]. Certaines affirment que le documentariste n’était présent que pour le tournage de la séquence de la cascade, d’autres qu’il a tourné un tiers du film. De manière insidieuse, le style du documentariste a tout de même infusé la mise en scène de Murnau. Bien plus sobre dans sa virtuosité technique que pour L’Aurore ou Nosferatu, il favorise par exemple les plans fixes plutôt que les mouvements intempestifs. »

    L’article pointe aussi les tabous que Murnau a lui-même transgressé pour son film, son peu de considération pour les croyances locales et la série de coïncidences fatales qui en aurait découlé (la faillite de la société de production à cause des conséquences du krach boursier de 1929, l’abandon progressif de Flaherty, un technicien brûlé durant le tournage et la mort même de Murnau).

    • Je vais regarder ça de plus près. Merci beaucoup pour toutes ces précisions, Benjamin.

      Merci aussi à Carole, puisque c’est apparemment d’elle que tu les tiens (au moins en partie).

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