Notre Salut

Emmanuel Marre, 2026 (France)

Emmanuel Marre se plonge dans la correspondance de son arrière grand-père entre 1937 et 1946 pour ne pas transposer une biographie à l’écran, mais raconter l’attractivité qu’a exercé le régime de Vichy pour les employés de l’administration. Pour Henri Marre (Swann Arlaud, superbe), le maréchal Pétain qu’il admire est l’homme qui va permettre la restauration de l’État et le rétablissement de la France dans sa grandeur. Il est non seulement convaincu mais a ses propres idées en la matière. Il a fait publier un livre, « Notre Salut », qui présente un programme politique dont il parle volontiers. Le film raconte donc l’arrivée d’un vichyssois convaincu, un petit technocrate persuadé que sa place est dans un ministère et que l’armistice de juin 1940 est une opportunité pour lui et pour la France.

Henri échange des lettres avec Pauline qu’il a abandonnée un temps (Sandrine Blancke, aussi bien que son partenaire), ce qu’elle lui reproche avec style (les lettres sont lues par extraits en off). Elle se dit par exemple « prisonnière de ses enfants ». Henri ne répond jamais à l’amertume de son épouse ou à sa colère ou à ses désirs. Lui vise deux objectifs : retrouver un travail afin de restaurer la place de sa famille au sein de la bourgeoisie aisée (il a des dettes), mais également soumettre son programme politique au maréchal et si possible le faire appliquer. À Vichy, Emmanuel Marre donne à voir, depuis l’intérieur, ce qu’était la confusion et toute l’effervescence du gouvernement qui cherchait à se rétablir après l’effondrement républicain, ce que le cinéma n’a je crois jamais montré. C’est à cet endroit précisément qu’Henri débarque avec sa valise et ses livres et c’est sans de trop grandes difficultés que son audace, ses entretiens et une drôle de besogne (faire passer la ligne de démarcation au gros chat d’un ministre) lui permettent d’intégrer l’administration de l’État. À Limoges, auCLC, le Commissariat à la Lutte Contre le Chômage dans lequel il officie, le petit ambitieux s’applique à la tâche. La logistique qu’il met en place, les chiffres qu’il vérifie et le vocabulaire du régime brouillent la réalité et aident à l’accepter ou du moins à ne pas se poser de question(« les terroristes », « le regroupement des Israélites »…). Le nouveau statut des juifs est évoqué, ce qui nécessite de les écarter de tout emploi rémunéré. Puis, quand il s’agit de déplacement de population (de rafle et de déportation), les fonctionnaires traitent des flux et du transport qu’il faut assurer (l’administration fournit des camions et un volume d’essence soigneusement calculé).Le redressement économique prime sur le reste qui est occulté. Bref, Henri comme n’importe qui dans les administrations et au gouvernement collabore et s’il peut profiter de la situation, par exemple, en habitant une maison vidée de la famille juive qui l’occupait, c’est à ses yeux tout à fait acceptable.

La réalisation ne cherche pas la reconstitution épatante à la façon de La Bataille de Gaulle (Antonin Baudry, 2026). Elle ne cherche pas à impressionner mais à rendre l’époque proche de la nôtre et accorde l’image au destin du personnage. La photographie est assez terne, avec du grain, ce qui donne une réalité aux choses. La caméra est souvent en mouvement, elle suit ses personnages sur le vif. Les réunions de bureau et les échanges plus intimes qui se font sans contre-champs ou presque suivent la même idée. Les dialogues laissent place aux courts silences, à un oral percé de petits défauts ; ils font « naturels ». Henri n’est pas souvent centré dans le cadre, parfois rendu moins visible au second ou au troisième plan (j’ai en tête un plan qui le montre derrière une femme de ménage qui fait sa pause et allume une cigarette). Il n’y a rien de vraiment neuf, mais la mise en scène sert avec rigueur un récit clair qui sait où il va. Même à manipuler des symboles (Henri sur son vélo pédalant dans la nuit, le CLC installé dans les locaux de la CGT, la robe achetée que son épouse refuse de porter), Emmanuel Marre ne s’y perd pas comme Xavier Giannoli qui, sur un sujet très comparable, mais peut-être avec un scénario plus complexe, rendait son propos confus dans Les Rayons et les Ombres (2026). Marre sait aussi moderniser son film. Le langage est adapté (on parle de « management » plutôt que de « sciences de gestion »). La musique anachronique, la seule jouée dans le récit, et une ou deux soirées dansées ramène la vie de tout ce petit monde au plus près des futilités actuelles et du ridicule le plus banal.

Notre Salut partage beaucoup avec La Zone d’intérêt (2024), qui portait sur le commandant du centre de mise à mort d’Auschwitz et sur sa famille. Emmanuel Marre comme Jonathan Glazer traitent de la même période en faisant le portrait d’un technocrate depuis une « marge centrale » (un bureau du gouvernement de Vichy pour le Français, le jardin voisin d’Auschwitz pour le Britannique). Et tout deux établissent un lien radical avec notre époque : des postes politiques importants disputés par les loups, une obligation de résultats et des contraintes budgétaires qui décident de tout, et des populations hors-champ progressivement éliminées. Emmanuel Marre n’a obtenu qu’un Prix du scénario à Cannes, mais il est évident que de tous les films sortis sur la période en 2026 (même si le Moulin de László Nemes ne sort plus tard qu’en octobre), Notre Salut s’avère assurément le plus pertinent.

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