Ryusuke Hamaguchi, 2026 (France, Belgique, Japon)
Ryusuke Hamaguchi apporte un soin immense à sa description des relations humaines. Les liens d’amitié forts que l’on voit progressivement se nouer entre Marie-Lou et Mari sont au cœur de ces 3h de film. Les deux femmes échangent lors de longues déambulations à Paris, sur les quais de la Seine, ou à Kyoto, dans la campagne baignée de lumières matutinales. Leurs prénoms indiquent qu’elles partagent déjà des choses. Elles s’écoutent avec une grande attention, nourrissent leur curiosité réciproque et se découvrent un esprit commun. Leur rencontre est une évidence. Mais cette attention à l’autre n’est pas l’apanage du duo central (Marie-Lou et Mari sont incarnées par Virginie Efira et Tao Okamoto, toutes deux exceptionnelles). Loin de là. Marie-Lou, Mari et la caméra d’Hamaguchi prennent du temps avec chaque personne de leur entourage et plusieurs des personnages croisés.
Marie-Lou est directrice d’un EHPAD (« Les jardins de la liberté ») dans lequel elle veut permettre à ses patients de vivre au mieux leur dernier temps et lutter par conséquent contre un système qui a pris pour habitude de faire de la fin de vie un business déshumanisé. Pour cela, l’EHPAD applique l’humanitude qui désigne en gérontologie une méthode de soins basée sur la douceur, le respect de la dignité des patients et la préservation de leur autonomie. Marie-Lou, qui occasionnellement a sur la question un côté donneur de leçon, veut progressivement former tout son personnel, même les plus réticents et cela demande du temps et des compromis. De son côté, Ryusuke Hamaguchi accorde du temps avec les soignants, les retraités et les animateurs qui s’occupent d’eux, plusieurs scènes leur sont consacrées.
Mais le cadre de la maison de retraite médicalisée n’exclue pas l’ouverture au monde et le grain de folie : Marie-Lou fait entrer le théâtre dans son EHPAD par l’intermédiaire de Mari la metteuse en scène japonaise et dans une scène incongrue (sous l’œil de responsables venus inspecter les lieux) on se retrouve tous couchés dans l’herbe en train de se masser mutuellement les pieds. Le film fait l’esquisse de plusieurs portraits, ce que la mise en scène traduit par des photos de famille souvent présentes en plein cadre ou ce que la narration illustre par des séances de présentation des proches de patients au sein de l’EHPAD. On ira saluer Tomoki à plusieurs reprises, le garçon autiste (Kodai Kurosaki), on partagera une pause clope & sieste avec Mireille (Évelyne Istria), on sera attentif aux craintes partagées sur la détérioration des conditions de travail de l’infirmière Sophie (Marie Bunel)…
Étonnamment, Soudain de Ryusuke Hamaguchi partage beaucoup avec Disclosure Day de Stephen Spielberg, sorti quelques mois plus tôt. Dans un monde individualiste rongé par la gangrène autoritaire et capitaliste, l’un et l’autre font de l’empathie une valeur cardinale et l’érige en projet de société. Toutefois, tandis que Spielberg fabrique une aventure entraînante, Hamaguchi ralentit le temps (ou l’abolit quand ses personnages se dispensent de dormir pour prolonger une commune réflexion) et, de fait, instaure une sérénité bienvenue. Le cinéaste japonais s’est librement inspiré d’un livre d’entretien de Makiko Miyano, une philosophe atteinte d’un cancer et de l’anthropologue Maho Isono (publié en 2019). Hamaguchi inclut d’ailleurs ces profils dans la fiction : Marie-Lou a commencé par des études en anthropologie avant de travailler dans la santé et Mari est philosophe en plus d’être dramaturge. Bien qu’assez fascinant, le précédent film du réalisateur, Le mal n’existe pas (2024), ne m’avait pas paru entièrement satisfaisant. J’en retiens essentiellement certaines atmosphères en campagne et en forêt et surtout une longue scène de réunion publique pour un aménagement touristique. Le film était capable de manière simple de rendre passionnants les enjeux débattus durant cette réunion de village. Dans Soudain, les conversations entre Mari et Marie-Lou (dont on peut en expliquer la teneur par leur formation en anthropologie et en philosophie), tantôt en japonais, tantôt en français, ont ce même pouvoir de fascination et surtout les deux femmes s’emparent d’une matière politique, l’exposent et en appliquent concrètement les principes.
« Rendre possible l’impossible » en effaçant les barrières et en créant des îlots d’indépendance à l’intérieur d’un système accablant, c’est un peu ce qui est préconisé à tous les niveaux. L’idéal serait d’estomper les lignes entre le cercle des privilégiés et l’extérieur… En attendant, la directrice de l’EHPAD rend son établissement plus poreux. L’extérieur soudain y pénètre : des résidents y accueillent leur famille, bien sûr, mais les soignants finissent par y loger, des artistes l’investissent, un chat y trouve même sa place. Plus concrètement et plus immédiatement, Mari permet à l’enfant autiste d’accéder à la scène sans qu’il soit nécessaire que le comédien s’interrompe (Kyozo Nagatsuka), Marie-Lou peut s’asseoir à côté de l’employée redoutée et considérer son parcours de vie avec émotion… Ce que je comprends de la longue conversation entre les deux actrices (avec schéma au tableau), ce n’est pas un souhait de radicalité. Il n’est pas question de renverser le système, ni tant finalement de l’adapter, mais de faire avec et de créer les conditions (utopiques) pour mieux vivre à des échelles locales (laisser éclore les initiatives modestes à la marge du système, comme cette infirmière démissionnaire qui veut créer un EHPAD chez elle pour deux ou trois résidents afin de mieux les soigner). « À la claire fontaine », l’eau est si pure qu’elle permet de tout repenser.
Une autre des qualités du film est la beauté de la lumière qui accompagne sa douceur. Le directeur de la photo, Alan Guichaoua, saisit les lueurs subtiles d’un soleil levant (magnifique scène où les personnages font face à une plaine de la campagne japonaise ; puisque Isao Takahata est nommément cité, on pense aux paysages de Omohide Poroporo, 1991). Alan Guichaoua sait aussi restituer à l’image les couleurs chaudes d’un soir d’été quand Mari affaiblie par la maladie est alitée. Sans retirer sa matière sensible, voire sa poésie, Ryusuke Hamaguchi fait un film plus cohérent que le précédent, un film grave et léger sur l’amitié et notre capacité à nous adapter.


