Soulèvements

Thomas Lacoste, 2025 (France)

« À l’échelle locale et en règle générale, les stratégies de « résistance » voire de « démantèlement » visent à interrompre des projets capitalistes destructeurs pour la planète […] on trouve la marque [des stratégies « interstitielles »] dans des espaces comme les Zads, les quartiers libérés des métropoles, les fermes néorurales ou les écovillages, ainsi que dans les tentatives de constituer des réseaux plus ou moins denses d’alternatives autour de ces expérimentations collectives. Il s’agit alors d’augmenter le nombre, l’étendue et l’influence d’ « espaces libérés » des rapports sociaux capitalistes et de l’emprise des appareils étatiques : des espaces tendanciellement « démarchandisés » et désétatisés.

C’est d’ailleurs dans ce dernier cadre que s’inscrit ce que certains appellent l’ « hypothèse territoriale » de l’écologie politique post-capitaliste… »

Laurent Jeanpierre, « Stratégies transitionnelles »,dans Jérôme Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes Post-capitalistes, éd. La Découverte, 2026, p. 123

L’organisation des initiatives, des associations, des luttes en réseau, le propre des Soulèvements de la Terre, est une force. Que partout où cela s’avère possible un mouvement puisse émerger inspire et rassemble ceux qui décident de ne pas se laisser faire et qui viennent à leur tour faire grandir le mouvement. À travers une quinzaine de portraits dans des lieux différents en France, Soulèvements de Thomas Lacoste donne cette impression d’une floraison de résistances.

Le documentaire commence par le témoignage d’une éleveuse versée dans l’agro-écologie. Elle est soucieuse du bien être de ses vaches mais est aussi passionnée par « l’art de la boucherie ». Ce premier profil est singulier (mais ils le sont tous). La paysanne est filmée chez elle, assise seule face caméra. Elle s’exprime avec colère sur les mesures de répression des forces de l’ordre protégeant le système contre lequel elle s’insurge. Puis dans un près, ses Maraîchines prenant le soleil non loin, la jeune femme parle de son travail d’agricultrice (après avoir commencé dans un cabinet conseil dans lequel elle ne trouvait de sens à rien). L’éleveuse au pull jaune raconte encore son engagement et sa mobilisation à Notre-Dame-des-Landes (contre le projet d’aéroport abandonné en 2018).

Thomas Lacoste ne dresse pas d’inventaires des ZAD, car il s’intéresse d’abord aux personnes : celles qui s’opposent à l’agro-industrie, à l’artificialisation des sols et aux aménagements destructeurs des écosystèmes. Il n’y a pas de localisation ni de contextualisation des luttes menées. On n’a pas non plus le nom des intervenants, simplement leur parole, leurs visages et leurs émotions. On écoute des gens qui témoignent seuls et plusieurs « duos », fils et père ou fille et père. Le réalisateur déroule ses entretiens et laisse du temps aux scènes. Rien n’est appuyé et le discours est simple et juste.

À Sainte-Solline, pour lutter contre les méga-bassines et la privatisation du bien commun, les affrontements de mars 2023 étaient dingues. On a parlé de la « bataille de Sainte-Soline » pour décrire la démesure de la journée : des militants confrontés à des forces de l’ordre missionnées pour effrayer et faire mal. À cette violence, les militants répondent par la solidarité et le regroupement autour de communs désirables (échanges de savoir-faire, réseaux de soutiens, projets pédagogiques et concerts sur sites…).

Une jeune femme fait le récit de son expérience à Sainte-Solline, puis de son engagement pour la préservation de la forêt de Bord contre l’A133-A134 (visant au contournement de Rouen). Deux paysans du Sud-Ouest, un fils speed (qui n’aime pas être coupé) et son père tranquille, partagent leur rapport à des paysages familiers disparus en raison des travaux de l’A69 entre Toulouse et Castre. Le documentaire évoque encore la protection des terres et des nappes phréatiques contre la carrière de sable que l’entreprise Lafarge veut à Saint-Colomban (Loire-Atlantique). En montagne, c’est la ZAD de La Clusaz contre une retenue d’eau pour de la neige artificielle et une autre perchée sur le Glacier de la Girose pour éviter l’installation d’un périphérique et le développement touristique du site (voir sur cette dernière la BD d’Alessandro Pignocchi publiée par Reporterre en janvier 2024).

Soulèvements rend compte de l’ampleur de la lutte contre l’agriculture industrielle, contre des pouvoirs financiers irraisonnés et contre tout un système d’exploitation mortifère. Le documentaire décrit aussi la réalité des ZAD, leur organisation, le travail et l’investissement précieux pour les faire exister (soutiens juridiques et psychologiques, cantines et « bambineries »…). Tout cela c’est être « avec ». À travers un de ses portraits, Soulèvements répète un attachement à la sécurité sociale et son extension envisagée à la sécurité alimentaire. Sortir des logiques de concurrences pour élaborer un autre vivre ensemble. Le documentaire est absolument galvanisant.

Une réponse à “Soulèvements”

  1. Merci pour la suggestion. S’il est toujours à l’affiche dans ma ville j’irai le voir.
    Un documentaire qui propose un autre éclairage sur la ZAD.

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