Les Rayons et les Ombres

Xavier Giannoli, 2026 (France)

Dans un registre symbolique, deux plans éloignés l’un de l’autre attirent l’attention et se répondent. Ce sont les gros plans d’une main noircie. Corinne (Nastya Golubeva) écrase de la cendre et regarde sa main. Jean, son père (Jean Dujardin), a mis la sienne dans de l’encre noire à l’imprimerie. Xavier Giannoli utilise la matière noire, quelle qu’elle soit, et les taches qu’elle laisse pour signaler la sinistre compromission dans laquelle Luchaire et sa fille sombrent durant les années de guerre. Une autre image montre leur corps recouvert du sang qu’on leur a jeté par seaux pour dénoncer les crimes de la Collaboration auxquels ils contribuent par leur soutien (le père et la fille sont hilares à la fin de la scène). De même, le récit fait de la tuberculose de Corinne (il ne me semble pas que l’on puisse le dire de la maladie du père) un baromètre de la dégradation morale de Jean Luchaire. La maladie de la jeune femme se déclare et s’aggrave en même temps que le glissement progressif du père vers l’extrême droite. Ainsi, Corinne a un malaise après une offense de l’écrivain Céline que l’ambassadeur Otto Abetz, ami de son père (August Diehl), a voulu effacer d’un compliment aussitôt à elle adressé et suivi d’un triple « Heil Hitler » de l’assemblée. Idem au sanatorium où Corinne plus tard se repose, avec un bain d’eau glacée qui lui est imposé et qui la fait crier. La scène est montée après que Jean Luchaire a cédé un peu plus à la politique de Vichy et au nazisme. Dans le même esprit, déclinant l’« énergie noire »1 de bien des façons, le film organise une cérémonie inquiétante et fascinante qui associe le nazisme et la Collaboration à la mort. Lors du retour des cendres de l’Aiglon (en décembre 1940), par lequel Abetz voulait qu’Hitler retrouve Pétain (ni l’un ni l’autre ne sont présents), les marbres des Invalides, les galeries en sous-sols, les cortèges dans la nuit de criminels et d’hommes compromis donnent à l’ensemble l’allure d’une incroyable messe noire.

En voyant Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, une question alors s’impose : est-ce que ce régime d’images symboliques qui cherche à indiquer le pourrissement des Luchaire (associant leurs choix politiques à un caractère morbide et funeste) est aussi fort que la violence explicite, directe, que la Libération leur font subir et qui est la seule à être mise en scène dans le film ?

Au sein d’un film de grande ampleur, le réalisateur des Illusions perdues (2021) a cherché la complexité en racontant l’itinéraire d’un journaliste pacifiste et de gauche (radical-socialiste) devenu agent de la Collaboration, et celui de sa fille, actrice et mannequin, qui s’est contentée d’accepter les opportunités qui lui étaient offertes sans les questionner. Il veut éviter le manichéisme en prenant pour personnages principaux des individus qui ont une sensibilité humaniste, mais qui ont profité de l’Occupation et ont servi le nazisme à leur façon, ce que rarement le cinéma de fiction a fait (Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 est souvent le seul film de référence cité sur le sujet ; on peut aussi penser à l’excellent Monsieur Klein de Joseph Losey sorti deux ans après qui jouait de troubles comparables). Ainsi, X. Giannoli préserve autant que possible l’ambiguïté des Luchaire. Le patron des Nouveaux Temps relaie la propagande nazie et mène un train de vie obscène eu égard au contexte de guerre. Mais, ce que les historiens (comme Anne-Sophie Anglaret ou Laurent Joly) ont déclaré être faux (puisque Jean avait fait des déclarations écrites ouvertement antisémites dès avant la guerre), le film montre les réserves du journaliste et ses dernières hésitations : un édito favorable au statut des Juifs d’octobre 1940 et aux rafles de Vichy qu’il n’écrira pas, le salut nazi que jamais on ne le verra faire. Le scénariste Jacques Fieschi et X. Giannoli insistent par ailleurs sur les « petits services » qu’il rend, pour une famille juive par exemple, ou le silence gardé après avoir découvert que des résistants tiraient des tracts dans les locaux de son journal. Quand la situation empire (menace de faillite des Nouveaux Temps, insécurité…), la dépravation morale dans laquelle il verse (et son adhésion définitive à l’extrême droite) semble trouver une explication dans tout le plaisir qu’il veut tirer alors qu’il se sait condamner par la tuberculose. Autrement dit, ce qui fait partie des problèmes posés par le film, les auteurs fournissent des explications à la compromission de Luchaire qui sont davantage romanesques qu’idéologiques. Quant à l’histoire de Corinne, elle répète et complète la complaisance du père à l’égard de l’Occupation et de Vichy.

Les Rayons et les Ombres, à l’inverse, montre une Résistance fantomatique, peu glorieuse ou insignifiante. Le film ne laisse pas de place aux figures positives de la Résistance. Le père de Jean, Julien Luchaire – André Marcon – qui écrit dans un journal de droite et un collègue ayant quitté la rédaction des Nouveaux Temps pour désaccords idéologiques (l’homme est inspiré de Pierre Brossolette) sont les seuls que l’on peut citer, mais à qui le récit de plus de trois heures n’accorde que de trop brèves scènes. Pire, la Résistance apparaît lourdement abjecte quant des FFI commettent des actes de violence contre les Luchaire en fuite (humiliation, lynchage…). Cette scène fait écho à une autre agression vue au début du film et subie par Corinne après la guerre dans un parc. Les agresseurs paraissent dans les deux cas cruels et sadiques plutôt que soucieux de justice. Ce que l’on voit de l’épuration appartient à cette même catégorie d’images : les femmes tondues et les procès de collaborationnistes dont celui de Jean Luchaire et sa condamnation à mort répétée (une fois annoncée par un flash-back, l’autre fois développée). Concernant les crimes antisémites et les conséquences de la politique de Collaboration en revanche, le film ne montre rien (ni étoile jaune, ni boycott de commerces, la déportation seulement évoquée au détour d’une conversation entre Luchaire et l’ambassadeur Abetz).

C’est pourquoi on peut dire que Les Rayons et les Ombres confrontent deux régimes d’images, l’un symbolique qui condamne la compromission avec l’Occupation et le nazisme, l’autre direct sur les seuls crimes mis en scène, non pas de nazis ou de collaborationnistes, mais bien de ceux censés défendre les valeurs opposées aux régimes d’Hitler et de Pétain. Cependant les historiens ou les critiques intéressés par la question historique ne parlent pas des métaphores cinématographiques de Giannoli, comme si celles-ci manquaient de marquer les esprits « aussi bien » que la violence réellement portée à l’écran. Cela s’explique, il me semble, par cet équilibre que rate le film. Et plus que les approximations chronologiques ou les erreurs de point de vue2, c’est bien ce déséquilibre qui finalement à mes yeux pose le plus gros problème, jusqu’à rendre confus le propos.

La dernière séquence rattrape presque ce sentiment. À celle-ci appartiennent deux moments. Lors du procès de Jean Luchaire, le réalisateur installe ce qu’il présente comme « l’horizon moral du film ». En effet, la scène se concentre uniquement sur le réquisitoire du commissaire au gouvernement, Raymond Lindon qu’interprète Philippe Torreton. Le magistrat par son charisme et par ses mots en impose : il s’agit de juger les choix impardonnables de Luchaire et de le condamner à mort. Mais le spectateur qui est resté attaché à ce qu’était Jean Luchaire au début du film, qui a été sensible aux « petits services » rendus (même si le magistrat les dévalorise au regard de ses ignominies), aura peut-être une certaine difficulté à accepter une telle condamnation, a fortiori à une époque où la peine de mort a été abolie. En dépit du discours du procureur, en dépit de « l’horizon moral » fixé, la confusion persiste. Le second moment est aussi intéressant à cet égard : Corinne, malade, punie par la Haute Cour d’indignité nationale, reçoit la visite du réalisateur qui l’a révélée en tant qu’actrice. Léonide Moguy (Valeriu Andriuta), juif ukrainien, qui réalise trois films avec Corinne Luchaire avant de partir aux États-Unis : Conflit (1938), Prison sans barreaux (1938) et Le Déserteur (1939). Tous les deux assis l’un en face de l’autre autour d’une petite table, il lui pose la question : « As-tu chercher à savoir ? »3. Mais il n’est plus question de juger. Il est venu proposer un nouveau rôle à la jeune actrice. C’est un peu comme si Giannoli voulait faire du cinéma un espace de réconciliation, une utopie capable d’évacuer les violences jusque-là subies. Malheureusement, la main tendue par le cinéaste ne m’ôte pas cette impression d’inachevé.

1 L’expression est du cinéaste lui-même. Il l’utilise pour désigner la Collaboration lors d’un entretien. Émission C ce soir du 18 mars 2026 sur France Télévisions.

2 Le film est monté en flash-back et suit le témoignage de Corinne Luchaire (Ma drôle de vie, publiés en 1949 et dont s’inspire François Truffaut pour Le Dernier Métro en 1980). Cependant X. Giannoli choisit de ne pas être rigoureux là-dessus et la jeune femme était absente de nombreuses scènes auxquelles elle n’a pas assisté.

3 On s’intéressera en dernier lieu au portrait fait par Giannoli de Corinne Luchaire. Elle n’a pas 20 ans, paraît naïve, engourdie dans le milieu grand bourgeois dans lequel son père l’entretien. Elle n’a aucune conscience politique. Absolument légère dans ses robes de soirée et sous la lumière, elle pose et profite (des fêtes, de Paris, de ses relations). Hors mis le milieu, puisqu’elle appartient à une « élite », elle a beaucoup en commun avec Lucien Lacombe, le personnage de collabo de Patrick Modiano. Ce que d’autres ont relevé, on ne s’étonnera pas tout à fait alors de retrouver Corinne Luchaire dans au moins un de ses romans, Livret de famille (1977).

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