Tetro

Francis Ford Coppola, 2009 (États-Unis, Argentine)

Avec Tetro, monsieur Francis Ford Coppola, sacrée figure du septième art, semble enfin avoir réalisé le film que lui voulait, sans contrainte aucune, ni artistique, ni financière. Il a d’ailleurs signé le scénario, ce qui n’était pas arrivé depuis trente-cinq ans et Conversation secrète (1974). De son propre aveu, il s’agirait tout simplement de son film le plus personnel…

Angelo Tetrocini (Vincent Gallo) est un écrivain sans œuvre, un artiste inaccompli écorché vif qui a décidé de couper les ponts avec sa famille et son père en particulier. Symboliquement, il s’est rebaptisé « Tetro » tout court (le triste) afin de marquer cette renaissance. Il vit désormais dans un quartier mal famé de Buenos Aires, La Boca, avec Miranda (Maribel Verdu) et travaille en tant qu’éclairagiste dans un petit théâtre. Bennie, son jeune frère cadet, travaille dans la marine et profite d’un passage dans la ville pour lui rendre visite… Pas seulement. Il ne l’a pas vu depuis tout petit, lui reproche de l’avoir abandonné et veut savoir pourquoi. Entre eux, des secrets familiaux et l’ombre d’un père despotique, l’illustre chef d’orchestre, Carlo Tetrocini.

Le thème principal est la rivalité au sein d’une famille. Un sujet autobiographique évident : F.F. Coppola n’a jamais caché que son frère aîné, disparu alors qu’il n’avait que quatorze ans, était son modèle ; de même, le père de Coppola et son oncle étaient tous deux des compositeurs rivaux (ce dernier ayant même un jour demandé à son frère de changer de nom afin de ne pas lui faire de l’ombre…). Cette lutte de pouvoir amère est livrée durant tout le film : lorsque Bennie décide de reprendre le travail d’écriture de son frère pour monter une pièce et aux funérailles de son père lorsque Tetro donne sa baguette de chef à son oncle… De même, le nom du grand prix que reçoit la pièce montée par Bennie sur les écrits de son frère est loin d’être anodine : « Le prix des parricides »… Cette nécessité de « tuer le père » est aussi récurrente dans Tetro. Un thème familial qui a marqué plusieurs grands films de Coppola : la saga du Parrain (1972-1990) évidemment, où le père tyrannique joue sur la rivalité entre ses fils. Michael Corleone va même jusqu’à tuer son propre frère dans cette impitoyable famille de mafieux… Idem dans Rusty James (1983), où la figure du grand frère apparaît comme le thème central.

Tetro est indiscutablement un grand et beau film. On n’avait pas vu Coppola dans de tels élans créatifs depuis longtemps ! Évitant les effets tape-à-l’œil, Tetro joue sur un noir et blanc magnifique (seuls les flash-backs sont en couleurs, comme si le temps était inversé, à l’image du manuscrit dont certains passages ne peuvent se lire qu’à l’aide d’un miroir). Des images en clair-obscur, en contre-jour intimiste, des jeux de lumières et de flous… Une photographie sublime et une manière de filmer qui rappelle également les films des années 1950 et 1960. Et puis de belles trouvailles, comme cette scène d’engueulade entre les deux frères : Tetro est une ombre grimaçante qui s’agite sur les murs lorsqu’on voit Bennie, et lorsque le grand frère apparaît à l’écran, Bennie n’est plus qu’un reflet dans un miroir. Au début, Tetro apparaît diminué avec un plâtre à cause d’un accident de la circulation : blessé aussi bien physiquement que moralement. Il « transmettra » cette blessure à son frère, lui-même obligé de porter des béquilles à cause d’un autre accident de la circulation : la reprise du fameux manuscrit du grand frère Tetro est comme une transmission de leur cicatrice intérieure…

Il m’a aussi beaucoup fait penser à ce que fait Almodovar en général (le ton tragi-comique, l’exubérance des personnages et bien sûr le côté latin) et à Etreintes brisées en particulier : dans ce dernier on suivait le parcours d’un écrivain qui avait aussi deux noms et qui avait été blessé lors d’un accident de voiture qui avait coûté la vie à sa femme. Même chose ici : Tetro reste marqué à vie par l’accident de voiture (il conduisait) qui tua sa mère, la femme de sa vie. Les personnages d’Almodovar et de Coppola ont tous deux décidés d’effacer toutes traces du passé, mais ce dernier refait surface sous une forme cinématographique, Etreintes brisées, ou ici théâtrale. Et tous deux seront couronnés de succès. Troublantes similitudes.

La musique est tout aussi magistrale, on a l’impression d’entendre un classique du cinéma ! Le final, mélange de musique classique et de haute intensité dramatique, n’est d’ailleurs pas sans rappeler la fin du troisième volet du Parrain à l’opéra… Pour toutes ces raisons, Tetro est un film incontournable, du cinéma épatant !

5 commentaires à propos de “Tetro”

  1. Certaines critiques disent que ce film est sur-estimé du fait de la notoriété de son réalisateur. De mon côté, lorsque je vais voir un film, j’essaie de m’affranchir de tous ces préjugés (justement en ne lisant pas au préalable les critiques) et voici mon verdict en reprenant les mots de Ludovic : Tetro est un grand et beau film.

    Grand par ses acteurs Maribel Verdu (Miranda) et Alden Ehrenreich (Bennie), avant Max Gallo (Tetro) ; les autres seconds rôles sont également très bons et très crédibles. Grand aussi par certains aspects du scénario : ce mélange des arts présents tout au long du film (cinéma/musique/écriture/théâtre).

    Tetro est un beau film par la qualité de ces images : quelle beauté et quelle maîtrise du noir et blanc ! L’esthétisme est quasiment à la perfection dans les scènes d’intérieur (jeu de miroir) et d’extérieur (lorsque ils traversent l’Argentine pour se rendre au festival de théâtre de Patagonie). Pour vous en donner une idée aller jeter un coup d’œil sur le site du film.

    Que rajouter de plus tout a été dit dans la critique de Ludovic !

    Mes seuls regrets, le manque parfois de rythme et, mais cela est très personnel, certaines scènes m’ont fait penser à des pubs pour la marque au losange dans les années 80/90 (pas top dans un tel film).

    Pour conclure : un très bon film !

  2. Effectivement le parallèle est évident ! Je trouve le scénario d’Etreintes brisées au-dessus de Tetro, on s’attache d’avantage aux personnages et du coup le film d’Almodovar m’avait plus touché que celui de Coppola. L’esthétique était là aussi très soignée : je me rappelle de cette scène où la caméra survole une île des Açores avec cette musique lancinante de Cat Power… Sublime !

  3. La comparaison avec Almodovar est très bien vue. J’ajoute que Coppola emprunte à son collègue espagnol une de ses actrices (Carmen Maura). Concernant encore la forme, une excentricité inédite (?) chez Coppola qui tendrait vers ce que connaît bien Almodovar (l’homosexualité latente, les autres évocations sexuelles…). Sur le fond, outre ce que vous avez relevé, on peut encore noter la complexité dans les relations familiales, présente chez les deux metteurs en scène.

    Même si je partage les réserves d’Eric, le film est riche et d’autres points sont à signaler (le motif de la lumière, la dernière scène superbe, les corps et les esprits présentés en morceaux…). Un peu plus tard.

  4. Angelo et Benjamin sont tous deux du même sang (l’un en noir tout au long du film malgré son nom, l’autre d’abord habillé de blanc). A cause de leur situation familiale, un immense vide les accable. Quelque chose leur manque et les empêche de s’épanouir. Coppola traduit ce manque de diverses manières. Angelo se rebaptise d’un bout de nom, « Tetro ». Au début du film, il lui manque un bout de lui (une jambe). Bientôt c’est au tour de Bennie d’avoir une jambe en moins. A l’un il manque un père, à l’autre un frère… La marionnette, la poupée désarticulée, la danseuse de la pièce de théâtre illustrent la même idée (sont invoqués Les contes d’Hoffman et Les chaussons rouges de Powell et Pressburger, 1949).

    Le motif de la lumière est étonnant : comme des papillons à taper contre une ampoule, Angelo et Benjamin se brûlent à la lumière des projecteurs (ironie du sort, Angelo est éclairagiste). Ainsi, dans la dernière séquence, le premier conseille au second de ne pas rechercher la lumière. De quoi s’agit-il ?
    Des lumières du succès ? Qu’ils finissent par trouver mais auquel ils renoncent (Eric, tu signales la présence de tous les arts, ajoutons à cela celle du monde du spectacle, la télévision, Alone la critique qui fait et défait les artistes).
    Des lumières pour la vérité ? Élucider le mystère de leur relation ?

    J’ai été très sensible au final (à nouveau une tragédie, à nouveau une mise en scène digne d’un opéra ; lire les notes qui concernent Vincere de Bellochio, 2009). Une scène m’a ébloui, Bennie sur la route exposé aux phares des voitures, exposé au danger d’un accident. Comme la lumière, l’accident de voiture hante le film, aussi brillamment répété que le vertige de James Stewart dans Sueurs froides (Hitchcock, 1958). Et toutes ces voitures qui menacent d’un choc physique ne sont rien à côté du choc psychologique du jeune homme.

    Loin des défauts pesants de L’homme sans âge (2007), totalement affanchi d’Hollywood, Coppola nous prouve sa grande forme.

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