Etreintes brisées (Los abrazos rotos)

Pedro Almodóvar, 2009 (Espagne)

Les étreintes sont brisées et les photos déchirées. La séparation ne confine-t-elle pas déjà au dédoublement ? Pedro Almodóvar recourt au thème du double dans un mélo faussement policier avec l’intention d’étreindre amoureusement le cinéma. Parle avec elle (2001), La mauvaise éducation (2003) et Volver (2005) adoptaient un ton ou des sujets plutôt graves (le réalisateur puisait dans ses souvenirs d’enfance pour La mala educación, évoquait la mort d’une mère dans Volver…). Pour ces étreintes, Almodóvar se libère de cette sévérité, opte pour les fausses pistes et une angoisse enflée à en devenir amusante.

LA LEY DEL DESEO
Rien que le premier échange procure le plaisir d’un fruit croqué, juteux et sucré à souhait. Une femme secourable aux cheveux longs et portant un débardeur violet à bretelles, répondant par chance aux canons de beauté actuels (« 90-60-90 »), n’est plus la source d’un rêve érotique esquissé par l’interlocuteur secouru mais, en raison d’un détail placé derrière elle, une fusée rouge sur une étagère, plutôt la promesse bien réelle de s’envoyer en l’air. Ce que ne démentent pas les mouvements suivants puisque la belle et l’aveugle se retrouvent sans attendre à l’horizontale sur le canapé, enlacés dans des ébats sans lendemain. Par cette introduction, Almodóvar promet la même chose au public avec son film, un bel objet de plaisir, moins superficiel toutefois qu’il n’y paraîtrait.

CHICAS Y MALETAS
Le thème du double avons-nous dit, à commencer par le film dans le film. Chicas y maletas, est le titre du projet du réalisateur Mateo Blanco (Lluis Homar). Deux versions de ce film sont montées : la première à partir de rushes et des plus mauvaises prises est le fait du producteur Hernesto Martel (Jose Luis Gomez) et le fruit de sa vengeance, la seconde est une reconstruction par l’auteur permise plusieurs années après grâce à Judit, son amie productrice (Blanca Portillo qui joue avec sincérité une femme fatiguée et touchante). Chicas y maletas puise allègrement dans Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) et Lena (Penélope Cruz) y joue un rôle très inspiré de ceux d’Audrey Hepburn (Diamants sur canapé, Blake Edwards, 1962, et Sabrina, Billy Wilder, 1955). Chicas y maletas est encore dédoublé par le making of dont se charge le fils du producteur (Ruben Ochandiano). Cette vidéo est par ailleurs l’occasion d’une séance de doublage singulière lors d’une douloureuse projection privée.

Hernesto est le vieil époux fou amoureux de Lena. Elle, souffre de cette relation (Penélope Cruz est irrésistible dans cette scène épatante : assise sur le bord du lit, elle hausse les sourcils quand elle croît son mari mort d’épuisement d’avoir fait l’amour). Mais à l’inverse, Lena vit une histoire passionnelle avec Mateo. Le making of fournit à Hernesto les images volées qui prouvent la relation de sa femme avec le réalisateur. Peu de temps après, un accident dramatique tue Lena et rend Mateo aveugle (pour oublier il tente de devenir un autre et prend le pseudonyme d’Harry Caine). Tout le talent d’Almodóvar est ensuite de nous entraîner sur un espace policier où les multiples conjectures autour d’un possible meurtre excitent notre imagination (la très hitchcockienne scène de l’escalier est une belle démonstration de mise en scène).

« JE VEUX DES DÉCORS GRAPHIQUES, DE LA VIE ! »
Le réalisateur est aveugle mais pas tout à fait Almodóvar qui arrange des décors très colorés* pour un récit qui parfois, lorsqu’il s’agit de suivre une intrigue criminelle, se teinte volontiers de noir (un semblant de Technicolor et de suspense, Hitchcock n’est décidément pas loin !). L’affiche et de nombreux motifs répétés d’un appartement à un autre (les croix sur les murs chez Mateo et chez Judit, les pistolets chez le producteur et chez son fils) font très pop-art et les arrière-plans, que le spectateur est libre d’associer à la psychologie des personnages ou à leurs intentions (les pistolets bien sûr, ces énormes pêches et leur forte suggestion érotique également), donnent une impression de collages.

DU CINÉMA ENCORE !
Parmi les nombreux flash-backs qui composent l’architecture narrative complexe mais limpide du film (génial travail sur le montage), lorsque Lena et Mateo sont ensemble réfugiés et loin de tout, ils regardent Voyage en Italie de Rossellini à la télévision. L’image furtive que montre Almodóvar de ce film explique le titre « Etreintes brisées » et donne une profondeur à l’histoire d’amour de Lena et Mateo. Dans Voyage en Italie, Ingrid Bergman et George Sanders sont témoins sur le site de Pompéi de la découverte par les archéologues d’un couple mort enseveli par les cendres du Vésuve deux mille ans plus tôt. Le personnage d’Ingrid Bergman est bouleversé par cet homme et cette femme étreints jusqu’à la mort alors que son propre couple se délite. En réaction, Mateo croît immortaliser son amour par une photo mais celle-ci sera bientôt déchirée avec d’autres, comme son amour pour Lena brisé.

D’une excentricité moindre si l’absence de transsexuels peut suffire à l’argument, car il demeure toutefois un vieillard libidineux, un obscur passé de prostituée de luxe, une pointe d’homosexualité, une infime mesure de drogues, bref un apparat et des personnages qui s’accordent parfaitement avec ce qui nous est familier du cinéaste espagnol, Etreintes brisées est une œuvre réjouissante, magnifique !

* Bien que les noms de Blanco et de Blanca le contredisent, le rouge et le bleu dominent peut-être ce métrage.

Une réponse à “Etreintes brisées (Los abrazos rotos)”

  1. Superbe film!
    Des histoires imbriquées montées à la manière d’un polar, le suspense est faible, les liens se devinent rapidement (« mélo faussement policier »), mais cela n’est en rien gênant tant la réalisation et le jeu de tous les acteurs sont formidables. Tout est magnifique malgré la tristesse dégagée par chaque histoire : les décors (je ne reviens pas sur la description faite par Ornelune), les images dont la scène d’ouverture avec le reflet de l’autre dans la pupille, les larmes de Pénélope Cruz déversées sur les tomates, l’île de Lanzarote (archipel des Canaries) où les deux amants se rendent pour se cacher, les acteurs… Le parallèle avec le grand Alfred Hitchcock est réel dans l’utilisation de la musique, dans le rythme faussement lent.
    J’ai été totalement aspiré par ce film, chapeau M. Almodóvar.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*