La Gradiva

Marine Atlan, 2026 (France)

Depuis Cannes, Le Grand prix de la Semaine de la critique suscite l’enthousiasme et La Gradiva le mérite amplement. Madame Mercier emmène ses élèves en voyage en Italie. Les rues de Naples, le musée archéologique et Pompéi sont tantôt le simple décor aux tumultes adolescents, tantôt l’occasion de découvertes qui plongent ses jeunes (et nous avec) dans une perspective plus grande, introspective, en lien avec les vertiges du passé et ce que nous sommes au monde.

Marine Atlan s’intéresse en particulier à trois de ces ados. Toni (Colas Quignard), blondinet à la silhouette blanche et lumineuse, qui n’écoute pas toujours la prof, rend son travail hors délais, provoque ses camarades et cache sa détresse. Il regarde son ami James avec les yeux de l’amoureux. Conscient de son pouvoir de séduction, James (Mitia Capellier-Audat) maintient son pote dans l’incandescence mais l’écarte. Alors Toni court d’autres types et pourquoi pas une aventure avec un Italien bien plus âgé trouvé sur une appli de rencontres. James a ce même tempérament intrépide avec l’amour. Il se sait irrésistible et en profite avec toutes celles qu’il peut approcher, sans vraiment se soucier de leurs sentiments à elles. Et puis, il y a Suzanne (Suzanne Gerin) qui, à l’inverse, est convaincue de ne pas plaire, « parce que pour qu’il y ait des filles baisables, faut bien qu’il y en ait des imbaisables ». Suzanne est à l’opposé non seulement de James mais aussi de Toni : peu à l’aise avec son corps, du genre première de la classe. Pour les caractériser d’un mot et faire apparaître ce qui les oppose, Toni est un mauvais élève, James est un bel entreprenant, Suzanne est à la fois la fille brillante et réservée. Toutefois, c’est aussi ce qui fait l’intérêt du film, Marine Atlan n’a pas réduit ces adolescents à un trait de caractère.

L’idée magnifique du scénario concerne notamment le personnage de Toni attaché au récit familial rapporté par sa mère et qui s’inscrit sur les lieux mêmes de son voyage scolaire. Il est fier de ce qui le distingue, de ses origines aristocratiques napolitaines et, non content de seulement raconter l’histoire d’amour de sa grand-mère à ses camarades, il veut lui donner sur place une consistance, une réalité qu’il va trouver et qui va le perdre. Et Marine Atlan a raison, c’est exactement cela l’adolescence : sa capacité à perdre ses illusions, faire avec, quoique tout le monde n’aura pas la même aisance à assimiler l’expérience. Dans la scène du manoir visité, Suzanne qui a accompagné Tony le lui dit très sincèrement, il est très rarement question d’amour entre un employeur et sa domestique. Pour Toni qui semblait n’avoir que cela, la désillusion est grande et pour le spectateur l’émotion d’autant plus forte.

La force de La Gradiva est également de laisser une part belle à l’indicible, et cela malgré toutes les explications et les mises en contexte passionnées de la prof (Antonia Buresi qui a un rôle époustouflant). D’ailleurs, il arrive à madame Mercier de ne plus avoir les mots pour exprimer le gigantisme de la célèbre éruption de 79 ou le gouffre ouvert par la contemplation des corps pétrifiés dans la cendre. L’absence de paroles et le silence qui interroge se trouvent aussi dans la belle scène du musée où les jeunes qui déambulent font face aux statues millénaires qui les surplombent.

Et puis il y a le mystère du titre du film. Qu’est-ce que La Gradiva, « celle qui marche » en latin ? La Gradiva est un bas-relief antique. C’est aussi une nouvelle de Wilhelm Jensen parue en 1903, qui raconte l’histoire d’un archéologue obsédé par l’image d’une silhouette condamnée à Pompéi, une femme qu’il finit par croiser après l’avoir rêvée. Sigmund Freud en a fait un exemple dans son travail sur les rêves et l’inconscient. L’histoire a même séduit les surréalistes. « Cette figure mythologique convoquait donc le fantasme, le mouvement, et avec ce mouvement comme une allégorie du destin. J’aimais cette sonorité latine, mystérieuse, j’aimais qu’elle soit en contrepoint du registre réaliste du film » (la réalisatrice dans le dossier de presse). Cette énigme sur laquelle ouvre le titre appelle à l’exploration du film afin d’y chercher les correspondances, de courir après les motifs qui en rappelleraient d’autres (et il y en a quelques-uns) et éventuellement de percer le mystère. L’ouverture du film sur ces photos vieillies est mystérieuse. La scène qui suit immédiatement est aussi mystérieuse. Dans le train, l’image joue sur une démultiplication des regards amoureux : James et la fille avec qui il fait l’amour dans un compartiment, Toni qui les observe à peine caché depuis le couloir, Suzanne qui regarde Toni à quelques pas, sans oublier notre propre regard posé tour à tour sur chacun d’eux. La scène est belle et, au milieu des ombres qui circulent alors que le train avance, elle recèle déjà les secrets de ces trois jeunes qui se perdent dans l’instant.

Autre réussite, l’équilibre que La Gradiva trouve entre ces échappées de l’esprit et la réalité filmée. On a évoqué la prof, mais rarement les relations entre professeur et élèves au cinéma ne m’ont paru aussi réussies que dans ce film. Les cours dispensés d’histoire au pied du volcan ou d’histoire de l’art devant un moulage de Pompéi saisissent bien la réalité de l’enseignement : les temps de passion, de fatigue, d’exaspération ou de satisfaction face aux élèves et, en même temps, en ce qui les concernent, leur attention ou leur dispersion, ainsi que le naturel de leurs réactions en toutes circonstances.

Le film embrasse les différentes personnalités, les moments communs et les inégalités qui les touchent à différents degrés (leur orientation lors des résultats de Parcourus par exemple ou les vies violemment précipitées pour certains). Dans cette parenthèse scolaire, avec le Vésuve, sec et impassible au fond du paysage, La Gradiva a su saisir ces jeunes bouillonnant de vie et leurs silhouettes qui parfois se perd dans la fumée, tout l’enjeu étant de pouvoir sortir du nuage avant qu’il n’engloutisse les plus fragiles. Et malgré cela, malgré les moments les plus noirs, il se dégage du film une joie, due certainement à l’élan de la jeunesse qui emporte tout.

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