Rose

Markus Schleinzer, 2026 (Allemagne, Autriche)

EFFACER LE QUEER DE L’HISTOIRE

Dans la campagne allemande du XVIIe siècle, une femme revenant de la guerre se fait passer pour un homme. Elle était soldat et aspire à la tranquillité. Pour cela, le soldat est venu réclamer une ferme et une terre qu’un document atteste lui appartenir. Homme, elle peut rester seule, ne pas attirer les regards, gagner des privilèges habituellement inaccessible à son sexe.

Markus Schleinzer, qui réalise là son troisième film, ne raconte pas une histoire vraie. Il s’inspire toutefois du procès d’une femme qui fut exécutée en 1721 à Halberstadt pour avoir trompé son entourage dans les habits d’un homme. « Elle est aujourd’hui considérée comme la dernière femme à avoir été condamnée à mort pour ce crime » (selon Markus Schleinzer dans le Dossier de presse). Catharina Margaretha Linck, connue sous le nom d’Anastasius Lagrantinus Rosenstengel, avait été soldat, prophète, imprimeur et plaça dans l’embarras les juges qui n’avaient jamais eu affaire à pareille personne. Ces derniers s’enquirent auprès de différentes autorités laïques et ecclésiastiques pour savoir quelle peine appliquée. Catharina Linck fut finalement pendue pour « débauche » avec la femme qu’elle avait épousée.

Le film ne décrit pas la vie d’aventures que Rose a pu avoir. Il se concentre sur son installation dans un village isolé et son acceptation progressive par les habitants. Sandra Hüller, une longue et profonde balafre sur la joue, avec chapeau, pourpoint et pantalon, est remarquable dans le rôle principal. Rose vit dans le mensonge pour accéder à une liberté à laquelle les femmes n’ont pas droit à cette époque. Elle renonce à être elle-même et se prive pour intégrer le monde des dominants et paradoxalement regagner en liberté.

Même s’il n’est pas question d’en faire un film à enquête ou à mystère (comme dans Le Retour de Martin Guerre de Daniel Vigne, 1982), le récit joue de différentes intrigues. Ainsi, une fois la confiance de la communauté gagnée, Rose a envie d’entreprendre, elle agrandit sa propriété et pour cela se marie. Puis, sa femme tombée enceinte lui rappelle qu’elle n’a pas l’apanage du mensonge. Mais l’histoire devient particulièrement intéressante quand, un court moment dans le film, l’épouse de Rose, Suzanna (interprétée par Caro Braun), finit par découvrir son secret. D’abord les circonstances qui conduisent Suzanna à découvrir le véritable sexe de son mari sont originales (dans cette scène, il est question d’abeilles). Puis, le réalisateur parvient à abolir tout rapport de domination entre Rose et Suzanna : celui du mari sur sa femme (quand bien même le mari est lui-même une femme), celui de la femme sur son mari une fois le secret révélé (puisque Suzanna la menace d’abord de la dénoncer). Ce qui est intéressant donc, c’est de parvenir à installer pour une courte séquence ces deux femmes sur un même pied d’égalité et à nous le faire ressentir.

La voix off nous parle d’une attention désormais réciproque entre Rose et Suzanna. L’image nous les montre allant toutes deux, côte à côte, regagnant leur foyer. Rose n’est plus la seule à porter le poids du mensonge et une sorte de légèreté nouvelle s’est installée entre ces femmes. La situation cependant ne dure pas. Les cadres stricts du patriarcat les rattrapent. L’ironie de l’histoire veut que ce soit une jeune servante, une femme, qui vienne confondre son employeur. Aux yeux du spectateur moderne elle n’a pourtant aucune raison de le faire. « Monsieur » est une femme, et alors ? Quelle importance ? Mais c’est là une tromperie insupportable pour la communauté (paysanne et protestante ; des singularités que l’on peut oublier si l’on veut rendre l’histoire plus proche de nous). Et qu’importe si Rose a sauvé l’une des pattes d’un ours, a fait vivre ces deux-là comme ouvriers agricoles ou à d’autres a appris à lire et à écrire.

L’image est belle. Le chef-opérateur Gerald Kerkletz conçoit un noir et blanc parfaitement net qui met en valeur les paysages et les personnages. L’image ne tend pas vers la rudesse ou la noirceur. Les bois, la parcelle cultivée, les animaux aperçus sont représentés clairement, avec réalisme et sans âpreté. Un paradis perdu d’avance. Lors du procès, les hommes condamnent Rose à l’oubli. Permettons-nous le souvenir d’une formule qu’Umberto Eco employait jadis dans son roman le plus fameux, « Stat rosa pristina nomine », « La rose d’autrefois n’existe plus que par son nom ».

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