Ryan Coogler, 2025 (États-Unis)
« They found me walking into Clarksdale
Trying to keep my friends alive »
Dans la voiture, Stack vient d’engager ses deux musiciens, Sammie « Preacher Boy» prodige de la guitare à résonateur et le vieux Delta Slim, aussi réputé pour son jeu au piano que pour ses excès de bouteille (les trois acteurs : Michael B. Jordan, Miles Caton et Delroy Lindo).
Ce qui est intéressant dans cette scène pourrait passer pour un détail… ou un cliché si les acteurs ou la réalisateur de Creed (2015) en avaient trop fait. Slim vient de raconter son histoire, ce qui l’affecte. Mais sa tristesse, il la tape sur sa cuisse. On met un temps à comprendre puis vient un rythme tandis que les plaintes de Slim deviennent une mélodie fredonnée. Durant cet instant, au milieu des plantations de coton fendues par la route, des work-songs des esclaves au blues, c’est tout un pan de l’histoire de la musique afro-américaine qui est implicitement évoqué. La voiture file sur la route droite et on ne trouvera pas un sujet mieux traité dans ce film musical. D’ailleurs, la bande originale de Ludwig Göransson, qui avait déjà collaboré avec Ryan Coogler sur Creed et Black Panther (2018), est particulièrement inspirée. On sent aussi que le musicien a été sensible au projet. Par exemple, une authentique modèle Dobro Cyclops 1932 a été utilisée dans le film sauf, j’espère, quand ils la détruisent pour se battre avec un vampire. Par ailleurs, non seulement différents artistes de blues et de folks ont contribué à la bande son mais le casting lui-même a fait appel à des musiciens.
Au début, le récit prend son temps. Mais la mise en place est réjouissante dans tous ce qu’elle montre et ce qu’elle dit. Dans une phase de recrutement pour un travail commun, on voit défiler les acteurs avec un grand plaisir (Hailee Steinfeld, Wunmi Mosaku…). Michael B. Jordan joue avec élégance et distinction les jumeaux Smoke et Stack. Les deux frères reviennent de Boston pour tenter de monter une affaire dans ce bout du Mississipi, à Clarksdale. Le choix de la ville n’est pas innocent. Clarksdale, qui a été mise à l’honneur par le duo Jimmy Page et Robert Plant à la fin du XXe siècle (Walking to Clarksdale), se trouve être selon la légende le lieu de rendez-vous du bluesman Robert Johnson et du diable. Là, à la croisée des chemins, Johnson aurait cédé son âme contre sa virtuosité à la guitare (on se souvient d’un duel qui se voulait d’anthologie avec Steve Vaï, en 1986, dans Crossroad de Walter Hill qui racontait exactement cette histoire). Sammie, le « Preacher Boy » de Sinners est aussi un musicien maudit et ses mésaventures rappellent immanquablement la légende. C’est ce jeune que l’on suit de la scène d’introduction au temps de la Prohibition jusqu’à l’épilogue soixante ans plus tard, quand le musicien ridé qu’il est devenu (le mythique Buddy Guy pour les cinq dernières minutes dans le rôle) reçoit de manière impromptue la visite de deux immortels.
Pour revenir sur une des premières scènes, on suit un des frangins venu chercher en ville une pancarte pour son dancing. La caméra en profite pour faire la description de l’avenue traversée. La ségrégation entre les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre (et un drugstore tenu par une famille chinoise) donne le contexte en un ou deux mouvements de caméra bien sentis. Mais si le racisme est traité dans Sinners, il n’est pas le fait des vampires. Ceux-là, au son de quelques airs traditionnels irlandais, accueillent toutes les couleurs dans leur cercle de danseurs, du moment qu’un peu de sang a pu être échangé (d’ailleurs l’idée même de « sang mêlé » s’oppose à toute discrimination raciale). Le racisme reste un comportement humain, autrement monstrueux et, ici, l’apanage des Blancs. On a dit que le thème le plus soigné du film était la musique. Pour le racisme, c’est plus étrange. Il apparaît bien en toile de fond, mais il est éclipsé par la longue séquence vampirique et ne réapparaît qu’à la fin dans une scène de défoulement explosive. Ayant survécu au carnage de la nuit, Smoke passe sa rage sur les Blancs du KKK qui ont du penser la matinée idéale pour s’amuser au bar des jumeaux. Mais dans ce cas, quelle malédiction viennent incarner les vampires dans Sinners ?
Les premiers vampires dont il est question sont trois pauvres fermiers blancs qui se mettent à jouer de la musique folklorique pour tenter de gagner la scène montée par les frangins. Avec leur country, on les associerait volontiers aux colons des siècles passés venus faire fortune sur un nouveau continent. Ceux-là ne sont pas racistes, ceux-là sont capitalistes, de la catégorie la plus agressive qui soit : l’argent (et même l’or) leur tombe des poches, ils flairent les bonnes affaires et ont les dents longues. La métaphore n’est pas nouvelle, les vampires restent des suceurs de sang d’excellence cherchant à s’accaparer tout ce qui peut faire recette.
Diable, que ce film est entraînant ! À la nuit tombée, quand commence la deuxième partie, le scénario va pouvoir laisser sa place à l’action. Tout d’un coup, la boîte fraîchement ouverte par les deux élégants cabaretiers rappelle le trois étoiles pour routiers du Titty Twister (Une nuit en enfer de Robert Rodriguez, 1996). Là sans prévenir personne, une horde d’assoiffés sourient avec les dents, parviennent à entrer et consomment partout sauf au bar. Toutefois, c’est bien sûr la scène qui précède qui marque le plus : elle s’offre au cinéphile comme le morceau le plus exaltant à l’audiophile déjà comblé par un album de furieux. Elle commence sur une gamme penta en mode mineur avec le duo de musiciens du début, mais la magie opérant, Ryan Coogler invoque tous les styles de l’histoire de la musique noire afro-américaine sur la piste. Les gens dansent, la caméra traverse l’espace et s’embrasent les griots. Au cœur du film, le morceau est un moment d’émancipation. Là pécheurs et pécheresses communient en une sorte de transe incroyable. Leur vraie religion se chante, se joue, elle se décline de mille façons et touche aux esprits.



