Pauline à la plage

Éric Rohmer, 1982 (France)





« Qui trop parole, il se mesfait »

La phrase de Chrétien de Troyes apparaît en exergue durant le générique. En citant l’écrivain du XIIe siècle, Rohmer évoque indirectement la fin’amors (retrouvée dans Perceval le Gallois, 1978, et plus tard dans Les amours d’Astrée et de Céladon, 2006) dont pourraient se réclamer, parfois bien malgré eux, d’autres fois sans nécessairement assortir le geste à la parole, certains des personnages du troisième épisode de la série des comédies et proverbes.

Pauline, 15 ans (Amanda Langlet), Marion sa cousine (Arielle Dombasle) et Pierre (Pascal Greggory), le véliplanchiste rencontré sur la plage, sont dans l’attente du « grand amour » (ils l’expliquent au cours de la première soirée passée ensemble). Mais l’amour courtois n’est pas seulement l’amour idéalisé. Il implique de maîtriser et de contenir ses sentiments, ce que Marion la frivole ne sait faire : elle a déjà été déçue par un mariage raté et tombe maintenant dans les bras de Henri, l’ethnologue et machiavélique libertin (Féodor Atkine). De même, Pauline (tout de même moins lascive que la cousine) et le jeune Sylvain (Simon de La Brosse*) s’embrassent après un assez court jeu de séduction. Attendre le grand amour, oui, mais pas sans vite vérifier de ne pas le manquer avec les hommes croisés… Pierre, lui, reste fidèle à la femme qui tant le séduit, mais Marion rejette ses sentiments. Aux yeux de Pierre, elle est l’amour inaccessible. Frustré et insatisfait jusqu’au bout, Pierre est le véritable « amoureux courtois ».

Les malentendus naissent des agissements du fripon Henri qui, parvenu à ses fins avec la blonde cousine, entend aussi profiter de la petite vendeuse de la plage (Rosette). A cause de lui, tous se retrouvent à devoir mentir pour cacher la situation. De cette façon, après les exposés sur leur conception de l’amour et, pour chacun des protagonistes sauf Pierre, leur trahison en actes, les fausses explications censées ménager les êtres s’enchaînent, puis la vérité qu’il faut bien finir par avouer (repensons à la maxime de départ). Quand Pauline referme le portail de la villa normande, la fin, qui n’est pas si triste, laisse comprendre la leçon tirée par l’adolescente de son bref amour estival et des manières des adultes hypocrites.

En raison de ce qu’ils font de leurs corps, de leur couardise ou de leur effronterie, les personnages, et cette fois-ci les acteurs qui les incarnent, irritent (Arielle Dombasle qui s’aime et se caresse avec constance**, Pascal Greggory perdue dans sa mollesse, Féodor Atkine à l’opposé viril et suffisant). Tourné entre le Mont Saint-Michel et Granville, Pauline à la plage ne se concentre que sur de courtes promenades, les premiers pas aux longues déambulations d’un Conte d’été (1996).





* Il joue notamment dans La petite voleuse (1988) de Miller ou dans Les innocents (1987) de Téchiné.
** Ne reconnaît-on pas dans certaines de ses poses, bras par-dessus la tête, celles aussi peu naturelles des nues bleues de Matisse ? Le peintre est cité sur un mur de la chambre de Pauline (voir l’affiche du film).

Une réponse à “Pauline à la plage”

  1. Belle analyse. Etrange cinéaste que Rohmer, je l’adore. Ses personnages, pour la plupart issu de la même classe, nous dirons aujourd’hui bobo, semblent débiter artificiellement un discours littéraire et sophistiqué, ils sont, vous l’avez dit, souvent très agaçants, à force de cérébralité et puis, nous apercevons qu’ils touchent toujours en nous, spectateurs, une vérité profonde.

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