Josh Safdie, 2026 (États-Unis)
Marty Mauser est un new-yorkais, jeune et fougueux. Il est issu d’une famille juive modeste et son oncle l’emploie dans sa boutique de chaussures. Mais, même avec une promotion offerte, Marty n’a pas grand-chose à faire de cette situation. Dans l’effervescence capitaliste américaine des années 1950, lui n’aspire qu’à une chose : devenir champion du monde de tennis de table. Marty est arrogant, audacieux et individualiste et il est convaincu, parfois contre les siens, qu’il parviendra à atteindre son but. C’est pourquoi, il utilise les gens qui l’entourent (famille, amis et autres) et s’en déleste aussitôt qu’ils n’ont plus rien à lui apporter, c’est-à-dire ni argent, ni services, ni plaisir.
Interprété par Timothée Chalamet (qui co-produit le film), Marty Mauser est un condensé d’égoïsme et d’énergie que l’on qualifierait volontiers de rapace (pour ne pas dire impérialiste). Ainsi, Kay Stone (Gwyneth Paltrow) n’existe pas à ses yeux tant que les journalistes qui l’interviewent ne l’identifient pas ; elle est une ancienne star du cinéma d’avant-guerre. Marty se met alors bille en tête de la séduire et l’aurait plus vite oubliée si le mari de celle-ci n’avait pas été un riche industriel capable de le rapprocher de ses objectifs de compétiteur. Marty est un joueur offensif raquette à la main, mais également en toutes circonstances. Il se met sa famille à dos, est odieux à peu près avec tout le monde et abandonne la femme qu’il a mise enceinte (Rachel Mizler)… Il refuse d’ailleurs de reconnaître qu’il est le père de l’enfant à naître tant qu’il a une revanche à prendre pour devenir le meilleur joueur mondial. La petite balle de celluloïd que Marty a en tête occulte toute forme de vie ce qu’un générique particulièrement osé nous aura vite fait comprendre.
Le personnage n’est donc pas aimable et il est intéressant de lui prêter les traits fins de Chalamet. Cependant, on a aussi l’impression que Josh Safdie se plaît avec le bonhomme et je ne suis pas sûr que les pleurs du dernier plan, aussi touchant que cela puisse être, suffisent à démontrer un changement d’état d’esprit. Le bébé n’est pour le moment plus en concurrence avec aucune autre partie de ping-pong : Marty peut bien le regarder et s’effondrer. Toutefois, si le film est un récit d’apprentissage, je doute fortement de l’apprentissage en question.
Je ne m’identifie ni ne m’attache pas à Marty. La mélancolique Gwyneth Paltrow dans son monde de luxe d’un côté, et la tenace et courageuse Rachel Mizler qui cherche à fuir son triste foyer de l’autre, me touchent davantage mais n’existent pas longtemps à l’écran. Les mésaventures quant à elles (avec Rockwell l’industriel du stylo – Kevin O’Leary – et le malfrat Ezra – joué par Abel Ferrara –) se laissent voir sans déplaisir, mais on pense assez à des motifs et des prétextes qui pourraient se trouver dans un film de Coppola ou de Scorsese, voire d’un Quentin Tarantino ou un Paul Thomas Anderson : un détour (une maison isolée dans la campagne new-yorkaise), point de rencontre incongrue (entre le pongiste et le malfrat au chien), marquant un pic d’action et de violence dans le scénario. Marty Supreme est un film de sport qui se cherche une originalité ailleurs, dans son côté rétro, ses péripéties, son personnage, sa judéité (très présente, notamment avec un autre détour « spectacle », cette fois dans un camp de concentration nazi)… Josh Safdie emprunte ses références au Nouvel Hollywood (à New York, les salles de tennis de table sont filmées comme les salles de jeux clandestines, où les parties de poker ou de billard se jouent avec effusion de sang). Marty Supreme divertit peut-être sur le moment (les 2h30 passent sans temps mort), mais n’est pas particulièrement réjouissant.
L’amateur de sport ou le pongiste prêtera toutefois attention aux anecdotes. Marty Mauser s’inspire du joueur de tennis de table Marty Reisman, qui a plusieurs fois disputé les championnats du monde sans jamais changer les revêtements de caoutchouc de sa raquette (alors que les autres joueurs adoptaient de plus en plus la mousse des joueurs japonais). Son partenaire de jeu Bela Kletzki (Géza Röhrig) s’inspire, lui, du Polonais Alojzy Ehrlich, qui aurait effectivement survécu à Auschwitz parce que les nazis l’ayant reconnu l’avaient employé au déminage de bombes. Josh Safdie réserve trois moments au tennis de table : les championnats de Londres de 1949, des shows de démonstration humoristique durant la tournée des Globetrotters de Harlem (matches façon Purkart – Secrétin) et la rencontre attendue contre le Japonais Endo qui l’avait défait à Londres. Durant les parties les plus sérieuses, qui semblent avoir été réellement tournées (pas de balles numériques ; Darius Khondji, le chef-op a filmé à plusieurs caméras, avec des objectifs grand-angle), les gestes se limitent à des frappes et d’impressionnants retours frottés sous la balle. Les services ne sont pas du tout variés, toujours plats, alors qu’il arrivait que l’on cherchât à couper la balle même avec le matériel de l’époque. Toutefois, en dehors de quelques rendus étonnants sur lesquels on doute malgré tout, les déplacements et les coups passent plutôt bien. C’est une des rares fois que ça m’arrive, dans un film de sport (que je ne regarde qu’avec une très bonne raison), préférer les moments sportifs au reste.




Pas aimable ce Marty, c’est vrai. Pas non plus très glorieuse cette trajectoire d’un champion qui, malgré toute l’énergie déployée, tous les sacrifices affectifs et financiers, et tous les ravages que cela implique alentours, perd. Marty Supreme, c’est surtout Marty la lose, il peut même dire adieu à ses petites balles oranges inscrites à son nom, une idée qui avait pourtant des années d’avance.
Je trouve que Safdie joue avec la fiction avec beaucoup d’adresse et de talent de mise en scène. Bien sûr, je comprends qu’on puisse rester à distance de ce héros si peu sympathique, mais ce sont parfois eux qui font les bonnes histoires.