Conte de printemps

Éric Rohmer, 1989 (France)

Jeanne (Anne Teyssèdre) ne sait plus où se mettre ni quel espace occuper : son appartement est prêté à sa cousine, elle dit oui à une soirée pour être ailleurs, rencontre Natacha (Florence Darel) avec qui elle sympathise et se retrouve finalement à dormir chez cette nouvelle amie sans y être tout à fait à son aise non plus. Dans l’espace circonscrit de cette drôle de cuisine avec ses quatre piliers de bois ou en banlieue parisienne dans l’espace d’un jardin tout aussi cloisonné, la jeune prof de philo échange volontiers avec l’étudiante du conservatoire. Elles se confient l’une à l’autre à propos de leur couple respectif, des hommes qu’elles préfèrent, des affaires qui les occupent, en particulier une histoire de collier de famille perdu, peut-être subtilisé par la trop jeune belle-mère de Natacha (Éloïse Bennett) ; et l’affaire du collier sert de fil rouge aux relations tissées durant tout le film.

Surtout, durant ce printemps-ci, où les fleurs envahissent jusqu’aux tapisseries et aux chemisiers, Éric Rohmer organise par le biais de Natacha un rapprochement calculé, distraitement accepté par les intéressés, entre Jeanne et le père de sa nouvelle amie (Hugues Quester). Seulement Igor est un « collectionneur » : ce qu’il dit à Jeanne, il a multiplié les aventures amoureuses et il n’est pas du tout assuré que Ève, avec qui sa fille s’entend si mal, ne le quitte pas très bientôt. Quand plus ou moins par hasard, Jeanne et Igor finissent par se retrouver seuls dans la maison de campagne, lui l’incite à rester. C’est l’occasion pour la prof de philo de vérifier son jugement le concernant et passer du « jugement synthétique a priori » (concept développé par Kant qu’ils explicitaient en peu plus tôt en mangeant une tomate à table), ainsi « Igor aime toutes les jeunes femmes qu’il rencontre », au jugement synthétique a posteriori (soit la vérification par l’expérience). Jeanne va laisser approcher Igor qui tel un vampire ne peut aller où il a été invité (Françoise Etchegaray, la productrice, affirmait que, pour jouer, Hugues Quester avait décidé de copier l’attitude de Rohmer). L’homme demande alors par trois fois, d’abord s’il peut s’asseoir à ses côtés, puis lui prendre la main et encore l’embrasser. Jeanne lui accorde à chaque fois, mais brusquement se lève : « Vous avez eu ce que vous demandiez et maintenant c’est fini ». Igor insiste, mais Jeanne répond catégoriquement, « non ». D’une certaine façon, la jeune philosophe aura même démontré l’exemple cité de Kant, non seulement « tous les corps sont étendus », mais « tous les corps sont pesants » : Igor, que l’on a vu venir de loin, s’est en effet montré dans sa démarche de séduction particulièrement « pesant ».

Le film se clôt sur la résolution du mystère du collier (qui « pesant » comme les autres corps, avait jadis chuté dans un endroit saugrenu) et sur Jeanne chagrinée de ne pas trouver sa place. Trompée par son imagination, elle se sentait partout intruse ces jours derniers. Or, Natacha la rassure. On sait qu’un espace nouveau est ici confirmé, celui de leur amitié. Conte de printempsn qui est un de mes contes préférés, est rehaussé par une très belle scène dans l’appartement parisien, dans laquelle Jeanne, à l’écoute de Schumann que Natacha joue pour elle au piano, se détache enfin de sa pensée.

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