The Mastermind

Kelly Reichardt, 2026 (États-Unis)

Après deux réalisations répondant à une commande du Centre Pompidou et après Showing up (2023), Kelly Reichardt s’attarde encore un peu dans le monde de l’art. Ou plutôt, elle le quitte en douceur. En effet, si les premières scènes de The Mastermind prennent leur temps au Museum of Art de Framingham dans le Massachusetts, si « le cerveau » du cambriolage dont il est question contemple un moment les tableaux d’Arthur Dove qu’il est parvenu tant bien que mal à dérober (quatre toiles abstraites de la première moitié du XXe siècle), le film se détourne assez vite de l’art et de ce qu’il représente (même en tant qu’œuvre marchande), pour ne plus se focaliser que sur son personnage principal, James Mooney, interprété par l’acteur Josh O’Connor.

Kelly Reichardt s’approprie le film de casse et en expédie rapidement les clichés (recrutement des complices, préparation du coup plan à l’appui, imprévus, planque…). Elle s’intéresse à l’homme à l’origine du vol : un menuisier sans travail de la middle class, marié, deux enfants. James a un travail manuel, mais il a fait des études poussées (on apprend qu’il a entrepris une thèse, probablement en histoire de l’art). Il est aussi fils de juge. D’ailleurs James et son épouse (Alana Haim) reçoivent régulièrement ses parents à dîner dans leur pavillon avec jardin. Kelly Reichardt s’en prend à une bourgeoisie confortablement installée. James Mooney n’a pas un besoin impérieux d’argent. Il n’est pas non plus un farfelu ou quelqu’un de particulièrement maladroit (avec un tel personnage et un comique plus appuyé, on aurait pu davantage comparer The Mastermind aux histoires racontées par les frères Coen ; ce n’est pas le cas). Ce que James Mooney décide, il l’a réfléchi.

« Moony » en anglais pourrait se traduire par « lunaire » et l’adjectif caractérise assez bien, non pas le personnage, mais plutôt toute sa mésaventure. Le titre, « The Mastermind », est choisi par pure ironie. Cet homme qui croit avoir tout calculé, qui dit avoir agi pour sa famille est en réalité à côté de tout. Et en premier lieu, à côté de son foyer, puisque ses agissements le mettent en danger (les enfants négligés pour un « rendez-vous d’affaires »). Surtout à côté de la réalité de son pays. L’histoire se déroule sous Nixon, en 1970, alors que la télévision abreuve des images de la guerre au Vietnam et que dans la rue parfois descendent les opposants qui réclament la paix et le retour des soldats. Mais James ne s’intéresse ni à l’actualité, ni aux mouvements de contestation (quand il s’agit de fuir, il ne veut pas entendre le conseil de son ami – John Magaro – qui lui recommande de rejoindre au Canada une communauté de hippies et de pacifistes). James refuse la marginalisation, alors que l’avis de recherche qui le concerne et la cavale débutée l’ont éloigné des siens et l’ont déjà positionné à l’écart de la société. Tous l’abandonnent et il ne paraît pas voir que ce qui lui arrive est irrémédiable.

Un mouvement nous montre le surplace navrant de son état d’esprit. James est dans une chambre d’hôtel où il se cache. Il s’applique à contrefaire sa carte d’identité. La caméra quitte le travail minutieux et réalise dans cette petite pièce un tour complet sur elle-même, tandis que le poste de télévision fait entendre les hélicoptères américains. Doucement, James entre à nouveau dans le plan toujours penché sur ses faux papiers. Il est resté assis et n’a jamais levé la tête, pas même pour regarder le spectacle du conflit à la télé. Rien n’a bougé. Sa carte falsifiée ne l’a pas transformé. Le mouvement de 360 degrés indique l’absence d’évolution réelle, l’impasse dans laquelle le personnage s’est enfermé. Depuis le début, James Mooney croit pouvoir se sortir de ses difficultés alors qu’il n’agit jamais comme il le devrait.

Pour s’amuser de ce personnage individualiste et désengagé (puis rapidement isolé), Kelly Reichardt soigne la forme du film. Le jazz percussif de la bande son (signée Rob Mazurek) accompagne parfaitement la précision du projet de James au début aussi bien que les improvisations dans lesquelles ses déconvenues vont le pousser. Les couleurs estompées et les contrastes faibles de l’image (Christopher Blauvelt à la photo, fidèle au travail de Reichardt depuis La Dernière Piste, 2010) renvoient aux toiles d’Arthur Dove, tout comme l’abstraction dans laquelle la vie de James progressivement bascule.

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