Land and freedom

Ken Loach, 1995 (Royaume Uni)

Le film de Ken Loach sur la Guerre d’Espagne est à la fois sec et romanesque. Sec comme est sèche la poignée de terre d’Aragon précieusement gardée dans le foulard rouge de la compagne dont on veut conserver le souvenir. Romanesque car Ken Loach, sans être lyrique, ne se prive pas des histoires d’amitiés et d’amour qui lient David (Ian Hart), son personnage principal, à ses camarades miliciens, Blanca (Rosana Pastor), Bernard (Frédéric Pierrot), Maite (Icíar Bollaín)…

Il me semble que l’on peut identifier trois types de scènes dans Land and freedom. On peut commencer par celles qui concernent l’histoire personnelle de David, ses sentiments et ses engagements. C’est sa petite-fille qui la fait revivre en découvrant toute la documentation, photos, correspondance et coupures de presse que son grand-père avait chez lui. De longs flash-backs ramènent aux années 1930 et quelques plans rappellent le lien voulu par le cinéaste avec aujourd’hui (« … un film qui se déroule dans le passé ne vaut que si l’on s’en sert pour dire des choses concernant le présent. Mon idée, c’était de se souvenir de ce moment et de se demander pourquoi cela n’a pas marché », Ken Loach, Cannes, 1995). Un deuxième type de scènes intéresse la lutte armée de la milice dans laquelle David s’enrôle : on y voit les combattants du POUM (le Parti Ouvrier pour l’Unification Marxiste) se battre contre les fascistes dans les campagnes arides de l’Aragon. Un troisième ensemble comprend surtout deux scènes de débats, assez longues, auxquelles on pourrait adjoindre les disputes ponctuelles entre certains personnages portant sur les mêmes questions, à savoir la collectivisation des terres et la suppression de la propriété privée (considérée comme un élément essentiel du capitalisme auquel s’opposent communistes et anarchistes réunis), ainsi que la dissolution imposée de la milice au profit de leur intégration au sein de l’armée républicaine régulière. Durant ces scènes, Ken Loach laissent les échanges durer et fait exister les oppositions. Ces différends se concluent l’un et l’autre par un vote cinglant qui rend compte des divisions internes au sein de ce large mouvement de résistance à l’extrême-droite.

Le film choisit de se concentrer sur David, un britannique adhérent communiste (comme Loach -qui lui est né en 1936-) et sur une milice du POUM. Le scénario de Jim Allen s’inspire du récit autobiographique de George Orwell, Hommage à la Catalogne paru en 1938. Land and freedom fait des choix que lui ont reprochés des critiques à l’époque (L’Humanité par exemple, « Où Ken Loach est-il passé ? »). Certains ont regretté que cette histoire traite moins du combat contre les fascistes que des luttes fratricides au sein des opposants à Franco (c’est pourtant le sujet principal de Land and freedom). D’autres trouvaient la présentation du Britannique trop schématique (quid du CNT et de la FAI ?), voire manichéenne (la vision trop positive de la milice opposée à celle de l’armée républicaine, aveugle, intransigeante, prise dans les rais de l’influence soviétique). Pourtant, toutes ces critiques ne me paraissent pas justifiées. Même si Loach lisse nécessairement la complexité politique, on ne peut pas lui reprocher (cette fois du moins) d’être si manichéen puisque la cohésion fragile de la milice prolétarienne éclate et se sépare des frondeurs partis se battre ailleurs (l’un pour l’armée régulière et David pour les Brigades internationales). Les anarchistes sont trop peu présents dans le film de Loach, certes (excepté lors d’échanges de tirs entre communistes et anars dans un face à face sur balcons de deux bâtiments à Barcelone), mais on comprend que le propos du cinéaste se resserre volontairement sur les dissensions entre communistes, surtout contre les trotskistes et les staliniens accusés de comploter avec Franco (les Journées de mai 1937). De plus, Loach évoque encore (quoique seulement au détour d’une réplique) cette autre question jadis posée : comment croire en une révolution sociale si ses défenseurs (anarchistes ou communistes) font alliance avec l’État républicain ?

Land and freedom est à mes yeux, de ceux que j’ai vus, un des meilleurs films de Ken Loach. Ce dont je ne prends conscience qu’en le revoyant aujourd’hui, il fait à sa manière le lien avec les luttes de son temps (contre le déclin poursuivi de la ville industrielle de Liverpool -d’où est issu David, chômeur- et contre la politique conservatrice poursuivie après Thatcher). Comment ne pas voir également l’actualité que ce film conserve trente ans plus tard, tant notre propre époque entretient des traits communs avec les années 1930 (sur la montée des périls fascistes ainsi que sur les divisions internes aux résistances) ? Dans un dossier sur les « Cinémas engagés », Carlos Pardo disait du film qu’il était devenu « l’étendard de la mémoire libertaire » pour les antifascistes des années 1990 (paru dans Manière de voir – Le Monde diplomatique, n°88, août-sept. 2006). De même, Ignacio Ramonet prenait le contre-pied des critiques en le signalant parmi les films militants capables justement d’ « évoquer en images la richesse politique des débats qui s’effectuaient au sein des groupes politisés ». L’auteur de Propagandes silencieuses (Gallimard, 2000, p. 256-257) comptait encore le film de Loach (avec Carla’s Song, 1996) parmi ces « œuvres de clôture où la mémoire affective sait se tresser à la réflexion politique pour lui donner la dimension fragile d’un certain humanisme ». Documenté, prenant parti, sec et romanesque, Land and freedom contribue à entretenir la mémoire de la Guerre d’Espagne (ou l’échec de « la révolution espagnole ») sans la priver de fond, sans la couper de notre histoire.

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