Le beau mariage

Éric Rohmer, 1982 (France)


Cette fois-ci, c’est Le Mans. Sabine (Béatrice Romand) fait vendeuse dans un magasin d’antiquités. Elle est aussi étudiante en histoire de l’art à Paris (l’évocation d’une maîtrise, un manuel sur l’art gothique et la Bibliothèque d’art et d’archéologie du second arrondissement ne nous permettront pas d’en savoir beaucoup plus). Et puis Sabine va se marier. Non pas avec le Jules père de famille qui la baladait jusque-là (Féodor Atkine, décidément goujat ; Pauline à la plage, 1982) mais un autre. Reste à savoir qui.

Au Mans, dans la Cité Plantagenêt, où elle possède un atelier de peinture sur soie, Clarisse (Arielle Dombasle) présente bientôt un avocat à Sabine, Edmond (André Dussollier). Fera-t-il l’affaire ? Lui peut-être, mais le milieu bourgeois auquel il appartient fait obstacle. « Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? ». Picrochole, Pyrrhus, l’étudiante antiquaire, enfin tous… La maxime tirée de La laitière et le pot au lait de La Fontaine associe ainsi Sabine à Perrette.

Au centre du film, une rencontre dans la cathédrale Saint-Julien* fait entendre les espérances de Sabine : « j’ai besoin de m’élever », ce qui signifie avoir les moyens de vivre comme elle le souhaite, « très simplement ». Cette simplicité exige toutefois un mari, une maison et éventuellement un travail, à condition qu’il soit plaisant. Elle est fille de militaire et sa mère travaille dans une banque. Elle souhaiterait ne pas prêter attention à l’argent mais partout autour d’elle les contrastes sociaux s’affichent. Quand elle punaise une affiche rosâtre de Man Ray sur un mur défraichi, elle se tourne et semble regarder distante les petits fours qu’Arielle Dombasle distribue lors d’un cocktail après le seul véritable mariage du film (celui de Pascal Gregory). Lors de sa soirée d’anniversaire, c’est toute sa puérilité qui ressort. D’ailleurs, qui ne se demande pas ce que fait l’avocat dans la chambre de cette petite fille ? Lui le premier. Au cabinet d’Edmond, après une scène qui a indisposé tout le monde (« Maître, mais quelle est cette furie ? – Oh Madame, vous savez dans notre profession nous sommes parfois obligés de recevoir de drôles de gens »), Sabine est bien obligée de se rendre à l’évidence. Gros Jean comme devant, elle renonce à lui. Mais la toute dernière rencontre nous dit-elle pour autant que Sabine a aussi renoncé au beau mariage rêvé ?

Rohmer filme Béatrice Romand le regard toujours un peu perdu lors des trajets en train entre Paris et Le Mans. Comme cette première rêverie sur laquelle s’ouvre le film et qui aboutit à un long soupir. Aussi au cours du cocktail, devant une fenêtre. Parfois la caméra glisse du personnage au paysage qui est vu sans être vu. Toujours l’horizon. Rohmer ne ferme jamais l’horizon ; alors peut-être Sabine…




* Où les églises sont pour le hasard des lieux privilégiés ? Ma nuit chez Maud, 1974, voire plus tard Conte d’hiver, 1991.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*