Edward Yang, Taïwan (2000)
La filmographie d’Edward Yang comporte sept films, de That Day, on the Beach, en 1983, à Yi Yi en 2000 qui, en raison d’une Palme d’or à Cannes et de quelques autres récompenses, assure à son auteur une reconnaissance internationale. Sur près de trois heures que l’on ne voit pas passer, Edward Yang raconte la famille Jian qui vit à Taïwan, à travers trois de ses membres : le père NJ (Wu Nien-jen), très posé, qui accueille tout ce qui lui arrive avec patience et réflexion (le coma de sa mère, les frasques du frangin endetté, la fatigue de sa femme), Yang-Yang, le fils de 8 ans (Jonathan Chang) et Ting-Ting, la sœur de celui-ci (Kelly Lee) qui, elle, est au lycée.
J’aime beaucoup la manière dont Edward Yang présente ses personnages. Par exemple pour Yang-Yang, il y a toujours une première scène dans laquelle on regarde le garçon sans comprendre ce qu’il fait exactement (il joue se dit-on), avant qu’une seconde, plus tard, n’éclaire ses intentions. Les agissements toujours amusants rendent alors tout à fait clairs ce qui précédait. La scène qui le fait tomber en admiration devant la fille, qui jusque-là l’embêtait avec ses copines, est simple et maline. Yang-Yang fuit son poursuivant après une bêtise et se réfugie dans la salle d’audio-visuel de l’école, alors pleine de monde. La fillette qui entre après lui dans la pénombre passe devant l’écran en train de diffuser un film pédagogique sur les caprices du ciel. Elle capte alors toute l’attention du petit tandis que le ciel chargé d’électricité à l’arrière-plan traduit l’état d’émotions dont s’est soudain chargé l’instant. Il y a plusieurs belles scènes comme celle-ci, signalant avec discrétion et justesse un changement de point de vue, une étape marquée dans le parcours mental d’un personnage ; autre exemple, entre Ting-Ting et sa grand-mère qui lui laisse un impossible pliage en origami, un papillon, avant de tout à fait s’effacer.
On suit donc les personnages « un à un » (la traduction de Yi Yi), leurs voyages intérieurs en même temps que leurs déplacements quotidiens, ainsi qu’un voyage d’affaires (ce segment pour comprendre ce qui est arrivé à un amour de jeunesse trente ans avant). La mise en scène a beaucoup recours à des plans sur-cadrés et des cloisonnements orientant notre regard, ainsi qu’aux reflets (sur les vitres des immeubles de la métropole ou dans les transports) nous faisant lentement glisser vers quelque paisible engourdissement. Le film débute par un mariage et se clôt par la cérémonie funèbre de la grand-mère. Rien de triste, juste une part d’inconnu (les nuques photographiées par Yang-Yang) et la vie dans ce qu’elle a de plus doux.

