Portrait de la jeune fille en feu

Céline Sciamma, 2019 (France)

L’ÉTÉ

« Si, de même que les femmes courageuses ont travaillé nuit et jour, avec une suprême diligence et une longue patience, à acquérir d’autres dons que nature ne peut donner sans travail – d’où il est résulté des œuvres bonnes et non sans gloire -, elles s’étaient adonnées à ces études qui rendent immortelles les vertus humaines.

Et si elles avaient pu elles-mêmes transmettre à la postérité le souvenir de leurs propres mérites, sans avoir besoin de mendier l’aide des écrivains au cœur rongé par la haine et l’envie, et qui, la plupart du temps, passent sous silence le bien qu’ils peuvent en dire, tout en publiant partout le mal qu’ils en savent, leur renommée aurait surgi plus éclatante peut-être que le fut jamais celle des hommes illustres »

L’Arioste, Roland furieux, Chant xxxvii (1532 dans son édition définitive)

 

Le feu est partout qui crépite. Dans toutes les cheminées de toutes les pièces, certes, mais surtout dans le cœur des femmes, au portrait ou non, à leurs pieds et sous leurs yeux, et encore au bas de leur robe, où, si on ne l’arrêtait, toutes de passion s’enflammeraient. Le trouble est partout et sur les falaises les corps se précipitent. A ce point qu’elles ne savent plus s’il convient mieux pour calmer leurs sentiments de boire un simple verre d’eau ou de prendre un verre d’alcool. Embarrassées, l’une bouge ainsi les lèvres, tandis que l’autre baisse la tête et du bout des doigts se touche le front. L’amour finit par tout embraser et plutôt que de ne conserver que les cendres d’un objet du désir trop vite consumé, ces dames cherchent à le retenir par le souvenir fabriqué. D’où les yeux fermés pour laisser venir à soi et se rappeler les traits de l’être aimé. D’où le dessin et le portrait, la représentation préférée à l’impossible réalité.

Portrait de la jeune fille en feu commence par un mystère qui ne disparaît pas lorsque pour la première fois aux yeux de Marianne (Noémie Merlan) apparaît le visage lumineux d’Héloïse (Adèle Haenel). Marianne a été engagée par la mère (Valeria Golino), officiellement afin d’envoyer son portrait à l’Italien à qui Héloïse est destinée, plus discrètement, peut-être afin de conserver l’image de sa fille, ce qu’elle n’a pas fait pour son aînée qui s’est jetée sur les rochers et qu’elle regrette. Lorsque Marianne se retourne furtivement, cette fois-là, son visage apparu laisse la même impression que durant le générique du film, des traits au fusain aussitôt disparus sur le blanc de la toile. Marianne n’apprend rien de décisif des secrets divulgués par la très jeune servante (Luàna Bajrami), le mystère se prolonge et se confond avec la peinture et l’idée de représentation.

Tout ici est affaire de femmes (éventuellement en repensant à Chabrol) et de regards, ceux discrets, insistants puis intenses que ces jeunes femmes se lancent et échangent, jusqu’au bout et en dernier lieu pour tenter de figer réciproquement leur image. Peut-être le mystère est-il là, dans cette image que l’on substitue à l’amante et que l’on ne pourra pourtant pas empêcher de s’effacer ; tenter de figer le souvenir malgré tout. Eurydice a préféré qu’Orphée se retourne pour qu’il se souvienne d’elle plutôt que de la ramener parmi les vivants et prolonger par l’artifice un moment passé. C’est l’hypothèse que ces jeunes femmes font à la lecture des Métamorphoses d’Ovide et c’est aussi métaphoriquement le postulat de Céline Sciamma dans ce film. Héloïse demande à Marianne de se retourner et s’en retourne aux Enfers : un futur époux l’attend à Milan (« fugere non possum » dit la chanson des paysannes pendant une fête nocturne). Plutôt que de résister à sa condition et risquer de tout perdre, comme Eurydice, Héloïse préfère garder le souvenir de ses jours de bonheur avec Marianne. Portrait de la jeune fille en feu interroge à sa manière ce mystère de la représentation tout autant qu’il affirme son amour pour l’image et donc son amour pour le cinéma. La peinture ici a la même valeur que le cinéma, la même capacité à embaumer les vivants et par là-même décevoir le rapport au réel. Marianne d’ailleurs n’a plus que ses esquisses et ses peintures pour se rappeler Héloïse, sa liaison n’est plus.

Héloïse et Marianne isolées sur leur île (quelque part au large de la Bretagne), sans un homme sauf pour les y déposer, sans un homme sauf pour indiquer par sa seule présence la fin de leur fol amour, rappellent un peu l’aventure, à une toute autre époque, de Carol et Therese telle qu’elle est racontée par Todd Haynes (2015). Les deux films se construisent tout deux sur un flash-back et donc sur le souvenir d’un moment heureux entre deux femmes qui se sont aimées. Dans son film, Céline Sciamma fait également le portrait de plusieurs femmes (Sophie la petite servante existe autant que la Comtesse, la mère d’Héloïse) et, sur le plan esthétique, de nombreux plans laissent poser les acteurs devant la caméra comme des modèles dans un atelier. Ces silhouettes féminines, épaule, ligne du cou, nez… évoquent ainsi une galerie de portraits qui mêlerait la Renaissance (à cause des profils souvent droits) au XVIIIe siècle (les étoffes, les arrière-plans) et incluraient quelques œuvres plus audacieuses : entre autres images superbes, entre deux toiles qui ont aussi pris l’eau, celle de Marianne qui se sèche nue devant la grande cheminée et qui fume paisiblement sa pipe. Quels que soient les costumes, la réalisatrice de Naissance des pieuvres (2007) et de Tomboy (2011) fait un film tout aussi moderne que ses précédents. Plaisent encore la nuance des émotions, la douce évolution des situations et la subtilité des dialogues dont le sens est parfois complété par une manifestation de l’environnement (un brusque craquement, la houle, le feu…). Nous touchent enfin ces mouvements du cœur et de l’âme face à l’art : de Marianne devant un tableau chargé en symboles, d’Héloïse devant un ensemble qui lui fait entendre une belle interprétation de la troisième partie de L’été de Vivaldi, et cette capacité de l’art à nous ouvrir des espaces intimes de joies, peu de films l’ont traitée. Pour tout cela, Portrait de la jeune fille en feu est un film magnifique.

7 commentaires à propos de “Portrait de la jeune fille en feu”

  1. Je n’ai vu qu’un film de Celine Sciama, c’était Tomboy, mais j’avais particulièrement aimé. La lecture de ta chronique me donne envie d’en découvrir plus sur l’univers de la réalisatrice.

    • Et des trois que je connais (pas vu Bande de filles), Tomboy, qui est très bien, est probablement celui qui m’intéresse un peu moins que les autres.

      Maintenant, à discuter avec les gens, je suis surpris de voir que beaucoup de spectateurs restent assez peu sensibles à ce Portrait de la jeune fille en feu. Et d’apprendre en plus que le film à une portée autobiographique qui dépasse la simple identification de la cinéaste à l’artiste-peintre lui donne une plus grande portée sensible, plus de valeur encore.

  2. J’ai revu Portrait de la Jeune Fille en Feu. Ô combien ce film est admirable. Chaque plan fait sens et l’émotion monte comme l’orage.

    Une scène : la Comtesse et mère est partie pour affaires quelques jours. Ne demeurent dans la grande maison en bord de falaise que Sophie, Héloïse et Marianne. En l’absence de la Comtesse, les conventions ont disparu. Autour de la table de la cuisine, il n’y a plus ni maîtresse, ni servante, ni employée. Elles veillent toutes trois et l’une lit à voix haute aux autres. Durant la scène qui a précédé, ces femmes se sont rendues chez une faiseuse d’ange. La chose était grave et éprouvante. Alors dans cette cuisine, en ce début de nuit, les trois femmes s’octroient un moment de détente. L’histoire racontée, tandis que l’âtre donne la lumière et que la caméra organise les cadres, est celle d’Orphée et d’Eurydice. Toutefois la scène n’est pas que distraction.

    Le texte d’Ovide offre un miroir à l’histoire d’amour qui gronde entre Héloïse et Marianne. Orphée le poète c’est Marianne la peintre. Eurydice son aimée apparaît derrière les traits d’Héloïse. Céline Sciamma fabrique une matière fantastique à la faveur du lieu (la demeure presque vide et son île), de l’histoire lue dans la nuit et de trois apparitions fantomatiques d’Héloïse aux seuls yeux de Marianne ; comme si la jeune femme aimée appartenait déjà au royaume des spectres et que l’artiste aimante n’était là, en visite, que pour tenter de la tirer de ce lieu coupé du monde où la réalité se dérobe.

    Cependant, Marianne œuvre dès le début pour entretenir le souvenir d’Héloïse. Tout d’abord, elle l’observe et la scrute car elle doit se rappeler les détails d’un visage qu’elle a pour tâche de peintre à l’insu du modèle. La mère veut un portrait de sa fille avant qu’elle ne parte loin d’elle pour un mariage arrangé (ce qu’elle a regretté de ne pas avoir fait faire pour son autre fille dramatiquement disparue dans les falaises). L’amoureuse veut ensuite pouvoir emporter les traits de l’aimée, à défaut de mieux, sur toile ou sur papier. Car l’humain est impuissant face à la mort et, pour garder un être cher disparu à ses côtés, il n’a que des moyens très imparfaits à sa disposition : sa propre mémoire au risque permanent de son effacement et l’art. Ainsi, Orphée aura sa poésie et ses chants pour entretenir le souvenir d’Eurydice.

    Le feu crépite et autour de la table, les jeunes femmes absorbées par le récit d’Ovide conjecturent sur la force irrésistible qui a poussé le poète si près de sortir des Enfers à se retourner ; cette même force qui a poussé John – James Stewart à remonter dans le clocher de l’église avec Madeleine – Kim Novak, alors qu’il savait pour l’avoir déjà vécu que c’était la condamner à retomber. Pour avoir perdu son amour une deuxième fois, John impuissant à agir à la fin de Vertigo (Hitchcock, 1958) partage le malheur d’Orphée. Ces trois personnages John, Orphée et Marianne n’ont alors que leurs souvenirs et, pour les deux derniers, que leur art pour se consoler.

  3. Magnifique film en effet et ton article me donne bien envie de le revoir. J’aime beaucoup ce parallèle avec Vertigo que je n’avais pas perçu mais il me paraît de plus en plus évident.

    Justement, voici une citation de Céline Sciamma dans l’entretien accordé au magazine américain Film Comment en 2019 :

    « Were you thinking about her character’s green dress in relation to the green dress on Madeleine in Vertigo, when Jimmy Stewart first sees her wearing it?

    I didn’t think about that, but I thought about Madeleine’s chignon when we first discover Héloïse’s face. In the choreography [of that scene in Portrait of a Lady on Fire], at some point on a long walk we see her hair from behind and there’s this chignon. And of course this apparition evokes that strong image from Vertigo. »

    • Le chignon hitchcockien,
      le portrait de la femme qui hante comme dans Sueurs froides
      la blonde et la brune,
      les profils cadrés parfaitement comme sur des camées,
      cet élan fou en bord de falaise
      et maintenant le vert de la robe. Quel vertige !

      Dans l’entretien de Film Comment, je suis content de lire que Sciamma cite Carol que j’évoquais dans l’article premier au-dessus. Ce qui est aussi excellemment réussi dans Portrait de la jeune fille en feu c’est que le film est suffisamment riche pour que l’amour lesbien ne soit pas du tout la chose que l’on relève en premier comme le thème audacieux ou même le thème principal. Le film est féministe (politique) d’une pluralité de manières. Et que c’est beau !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*