La légende de Beowulf

Robert Zemeckis, 2007 (États-Unis)

« Donc – nous dirons des Danois-à-la-lance aux jours d’autrefois
de rois souverains la gloire telle que nous l’avons reçue,
comment alors les princes firent prouesse »*

Ces vers ouvrent Beowulf, poème héroïque en vieil anglais, conservé en un unique manuscrit à la British Library de Londres. Loin de l’artisanat minutieux d’un Peter Jackson, pour son adaptation cinématographique, Robert Zemeckis opte une nouvelle fois pour la performance capture (éprouvée en 2004 avec le très laid Pôle express). Mais le grand écart réalisé entre le récit issu d’une longue tradition médiévale et la pointe de l’animation de synthèse empêche le merveilleux de transparaître à l’écran.

L’étymologie du nom Beowulf est donnée de la bouche d’un personnage (preuve d’une attention particulière accordée à l’adaptation) ; il signifie « le loup des abeilles », c’est-à-dire « le seigneur des abeilles »* qui désigne l’ours, l’animal favori du bestiaire germanique et scandinave des premiers temps du Moyen Age** ; pourquoi alors représenter un loup sur le plastron du héros et non pas un ours ? Cet exemple est à l’image du film, situé entre une étonnante fidélité et une trahison légère, ou parfois osée, au texte et à l’histoire. Dans le « hall » (la salle de banquet) du roi danois Hrothgar, nous assistons à des festivités barbares (des flots d’hydromel se déversant dans les gosiers et fornications à tout va). L’exagération n’est pas un problème car le regard pourrait être celui d’un chrétien, qu’il s’agisse du réalisateur ou du spectateur, sur une société païenne. Or c’est réellement ce qu’est le poème Beowulf, un texte chrétien décrivant une cour « barbare ». Les allusions aux croyances sont claires dans les dialogues et un entre-deux religieux est même évoqué (deux guerriers pissent et l’un explique à l’autre ce qui se dit lorsque l’on meurt et que l’on se retrouve devant le dieu unique des Chrétiens ; plus loin le conseiller du roi demande s’il faut se mettre à prier le Christ pour conjurer le mauvais sort). Mais Odin pas plus que Jésus n’occupent un grand rôle dans l’histoire qui se focalise plutôt sur l’homme et le héros. Le scénario fait de l’ogre Grendel et du dragon des progénitures mi-démoniaques mi-humaines. Ils sont le fruit de la faiblesse des hommes, des héros, qui n’ont su repousser les avances d’un succube. Pourquoi Robert Zemeckis a-t-il tenu à lier par la chair ces monstres et ces rois ? L’idée d’une malédiction qui poursuit chaque gouvernant (Hrothgar, Beowulf et Wiglaf) en découle et amène certes un peu plus d’homogénéité au récit. Elle ne dénature pas véritablement la source mais ce besoin, constaté dans de nombreux scénarios américains, de tout expliquer et de raccorder chaque élément entre eux est agaçant.

D’autres points dans les mœurs décrites sont intéressants. Ainsi, Beowulf se bat pour la gloire, pour que les bardes immortalisent son nom dans leurs chansons. Par ses aspects, me semble-t-il, il est proche de certains des héros des romans de Chrétien de Troyes. Bien sûr, dans un tel film, on n’attend ni une expérience archéologique grandeur nature, ni même une reconstitution historique parfaite. Mais ces détails sur les mentalités de l’époque apportent un peu de crédit à l’objet produit. A l’inverse, d’autres éléments sont parfaitement ridicules. Comme les talons aiguilles sur lesquels on a juché la succube. Comme la pudicité du réalisateur qui évite très soigneusement de montrer le sexe de Beowulf quand il lutte nu contre Grendel (son appendice est tantôt caché par une épée judicieusement positionnée, tantôt par une ombre), alors que le film n’est pourtant pas privé de chansons paillardes ou d’allusions soulignées à la lubricité des guerriers. Enfin, dans les décors, les premiers bâtiments montrés sont crédibles pour le VIe siècle, époque durant laquelle l’histoire se déroule, et ressemblent assez aux demeures fortifiées en bois des Rohirrim aperçues dans Les deux tours (Peter Jackson, 2002). En revanche, Zemeckis choisit ensuite de situer plusieurs de ses scènes dans des châteaux de pierre qui n’existent qu’à partir du XIVe ou XVe siècle, voire seulement à Disneyland. Il est très dommage que l’adaptation hésite de cette façon entre rigueur et grossièreté, d’autant plus que la distribution d’acteurs était alléchante : Angelina Jolie prête ses traits au succube, Anthony Hopkins est idéal en Hrothgar, John Malkovich joue le serviteur vipère Unferth, Brendan Gleeson habitué au Moyen Age (Braveheart de Mel Gibson en 1994, Kingdom of Heaven de Ridley Scott en 2004) joue le fidèle Wiglaf et, moins connu, Ray Winstone a le rôle de Beowulf. Si, une fois digitalisés, les expressions et les mouvements de ces acteurs perdent en intensité ou en précision (quelle que soit l’extase de certains devant la technologie utilisée), il reste néanmoins leur voix. La version originale est assez extraordinaire surtout en raison du travail fait sur la langue : les « r » sont roulés, le langage est râboteux, les accents faussement anciens mais plaisants.

La légende de Beowulf n’est peut-être pas la plus mauvaise traduction du poème épique au cinéma (voir le Beowulf de Graham Baker fait en 1999 avec Christophe Lambert), mais contrairement aux mots, ni le pixel ni le réalisateur n’éblouissent et l’un comme l’autre dévitalisent le récit original.

*Beowulf, éd. établie par André Crépin, Paris, Le livre de Poche, coll. « Lettres Gothiques », 2007.
**Michel Pastoureau, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris, Le Seuil, 2007.

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