Mille milliards de dollars

Henri Verneuil, 1981, France

Le film est bavard et cherche à créer l’action et le spectacle par les révélations entendues au cours des échanges nombreux, plutôt que par les affrontements entre les individus ou les courses-poursuites (sauf de très statiques filatures, je ne crois pas qu’il y en ait). Mille Milliards est complexe mais se débrouille assez bien pour fabriquer du rythme et faire avancer le temps. L’enchaînement des premières scènes et quelques plans rendent le spectateur actif et qu’il est plaisant de retrouver de temps en temps des films qui jouent ainsi de l’implicite.

Les Trente Glorieuses finies, Henri Verneuil fabrique avec Mille milliards de dollars un thriller politico-économique qui témoigne d’une actualité toujours brûlante. Le film  (inspiré par Les Hommes du président de Alan Pakula, 1976) plonge le spectateur dans l’univers impitoyable des multinationales, ces entités tentaculaires qui génèrent des profits colossaux en se jouant des frontières et des lois et en prenant les politiques pour des marionnettes. Les dénonciations de Mille milliards rappellent que la concentration des richesses entre les mains de privilégiés s’inscrit dans le temps long. En France, dans les années 1930, l’expression des « 200 familles » étaient dans les discours de soutien au Front Populaire. Au début d’une nouvelle ère conservatrice marquée par la mondialisation et par la dérégulation (le tournant des années 1980), le journaliste du film, Paul Kerjean, s’insurge contre un milliardaire, un grand patron (Mel Ferrer), qui possède une des 30 entreprises détenant 10 % des richesses mondiales. Ce que disent les rapports d’Oxfam ou d’autres ONG chaque année, depuis 20 ans la tendance reste la même : les 1% les plus riches de la planète possèdent près de la moitié des richesses totales mondiales.

Contre le grand patron et les manipulations diverses, Paul Kerjean essaye d’accéder à la vérité derrière le scandale. Patrick Dewaere est toujours admirable et le film est servi par une série d’acteurs bien connus (Caroline Cellier, l’ex de Kerjean, Jeanne Moreau dans un petit rôle d’épouse fortunée alcoolique, Charles Denner, Michel Auclair ou Anny Duperey). Par rapport à Peur sur la ville (1975), Mille milliards perd en pur divertissement ce qu’il gagne en morale. Cette fois, le réalisateur prend le parti des plus fragiles qui sont aussi finalement les plus audacieux.

Une réponse à “Mille milliards de dollars”

  1. Merci pour cette relecture. Votre remarque sur le film « bavard » me
    semble être sa vraie clé : Verneuil renonce au spectacle pour adopter
    la forme de l’enquête, où l’information avance par accumulation de
    documents et de témoignages plutôt que par l’affrontement. Vu comme ça,
    ce n’est plus un défaut de rythme mais un héritage, celui du roman
    d’enquête sociale, Zola ayant été journaliste avant d’être romancier.

    Et à côté de la filiation Pakula que vous relevez, il existait déjà une
    tradition française installée : Costa-Gavras depuis Z, et surtout Yves
    Boisset avec Le Juge Fayard. La singularité de Verneuil, c’est d’arriver
    à ce cinéma-là après une carrière de pur divertissement. Le cinéaste
    populaire qui change de camp, ça donne un poids particulier au film.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*