L’Inconnu de la Grande Arche

Stéphane Demoustier, 2025 (France)

La tête de Mitterrand face caméra dans la maquette du cube qui a remporté le concours d’architecture pour le projet d’aménagement de la Défense donne un sur-cadrage subtilement grotesque. Dans la première scène à l’Élysée, Stéphane Demoustier confère au président de la République la stature d’un roi. Avec le grand sérieux du chef de l’État, son économie de mots, ses conseillers tout autour, la solennité et le protocole, tout incite à la comparaison avec une cour d’Ancien Régime. Si des présidents de la Vème République ont pu incarner pour des commentateurs la figure du monarque républicain, François Mitterrand a quant à lui beaucoup été comparé à un « nouveau Louis XIV » (Joël Cornette). Dans la seconde moitié des années 1990, la revue L’histoire, par exemple, questionnait l’absolutisme selon Mitterrand ou le présentait comme l’autre « roi-Soleil ». Quand, après des contre-temps amusants et des plans qui signifient dès la première séquence l’isolement dans lequel se trouve déjà l’architecte danois, Johan Otto von Spreckelsen (Claes Bang) présente son cube au grand mécène Mitterrand, ce dernier a du mal à se baisser à la hauteur de la maquette pour se rendre compte de ce que serait le point de vue au sol. L’architecte lui indique qu’il faut se baisser davantage et rien que le genou du président posé au sol a quelque chose de cocasse. Alors que le cube envisagé pour prolonger l’axe historique de Paris peut étonner par sa singulière banalité, Stéphane Demoustier montre un architecte seul (malgré sa femme, malgré les contacts professionnels noués) et un président initiateur du projet qui, en dépit de ses allures de monarque moderne, n’a bientôt plus qu’un pouvoir très réduit.

À l’échelle de l’individu, L’Inconnu de la Grande Arche fait le récit d’un échec. Johan Otto von Spreckelsen dont personne n’a entendu parler, ne travaille même pas au sein d’un cabinet, mais simplement avec sa femme (Sidse Babett Knudsen) et n’a dessiné que des bâtiments qui, comparés à ce qu’on lui propose, restent très modestes (« une seule maison et quatre églises »). Or, l’artiste se retrouve au service d’un prince empêché pour la mise en œuvre d’un aménagement culturel terriblement ambitieux et pour lequel est initialement alloué un budget colossal. Lui y voit « l’œuvre de sa vie », mais la réalisation de l’œuvre se heurte à la réalité d’une époque, économique et politique.

La « vision » de François Mitterrand perd toute son ampleur immédiatement après sa défaite aux élections législatives de 1986. Jusque-là, l’architecte droit, intransigeant, insensible aux charmes des uns et des autres, composait, plus qu’il ne collaborait, avec Paul Andreu, son associé sur le projet (Swann Arlaud), et Subilon, le conseiller présidentiel (Xavier Dolan qui surjoue et bouffonne). Mais, une fois les ailes de Mitterrand coupées, von Spreckelsen perd son principal soutien et doit céder face au ministre délégué au Budget, Juppé. Ce dernier travaille durant la première cohabitation pour le « ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation » : le titre dit tout, comme la hiérarchie administrative. Le film s’engage alors dans le récit parallèle, cette fois à l’échelle de ceux qui ont le pouvoir de décision, d’un abandon brutal de la finalité culturelle du cube (finis le lieu de rencontres et la « Cité de la communication ») et de son remplacement par les bureaux d’entreprises, les investissements et les intérêts privés. L’œuvre architecturale et artistique est réduite au seul bâti utile. Ses matériaux sont désormais choisis pour économiser sur le budget total. La collaboration entre von Spreckelsen et Pau Andreu se met à ressembler à la cohabitation : celui qui a été désigné pour gouverner n’est plus rien. L’architecte et ses idées se trouvent ensevelis dans la boue du chantier. Au centre du quartier d’affaires de la Défense alors en pleine expansion, c’est même la mort de l’artiste et la froideur d’un monde régi par l’économie qui sont mises en scène, la dalle immense de la Défense servant de fondement au renouveau néo-libéral.

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